R comme (la) Royauté de Saint-Aubin-le-Cloud

Un texte d’Annie LARROUY

La Royauté (parfois nommée Réate, Rehaute), est un hameau de plusieurs feux sur la commune de Saint-Aubin-le-Cloud, en Gâtine, près de Parthenay. Elle est située sur la route qui relie la commune à Azay-sur-Thouet, tout près du chemin de Vernoux. C’est là où je suis née.

La Royauté, un nom qui m’a fait rêver… Louis Hugeat (instituteur à Saint-Aubin-le-Cloud de 1973 à 1987) a écrit sur ledit lieu. Il cite le Petit Gâtinais du 29 janvier 1905 dans lequel parait une notice historique sur la commune de Saint-Aubin-le-Cloud. Selon lui, elle aurait été écrite par l’abbé Émile Furet, curé de Saint-Aubin. Nous pouvons lire : « À peu de distance est un village qui fut jadis sous la suzeraineté de François Ier, le village de la Rehauté ». La tradition orale rapporte que « François Ier se serait arrêté sur les terres de la Royauté en se rendant à La Rochelle pour tenter d’apaiser les habitants irrités par l’instauration d’un nouvel impôt sur le sel ». Royal, mais aucune source n’est citée et les chroniques de l’époque sont muettes.

Louis Hugeat évoque Charles BUIGNON, seigneur de la Réate et des Granges.

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Dans le Dictionnaire Historique et Généalogique des Familles du Poitou de Beauchet-Filleau, nous trouvons trois Charles BUIGNON dans la branche de la Glouère. « Le premier, seigneur de la Réate vivait en 1667, le second, seigneur de la Réate et de la Glouère vivait en 1720 et le troisième, seigneur de la Glouère de Vasles ».  Sachant qu’à Vasles existent les villages de la Réate et de la Gloire… Rien ne prouve que Charles BUIGNON fut seigneur de la Réate de Saint-Aubin-le-Cloud. Un certain Simon GIRARD aurait fait don des terres de la Réate à l’abbaye de L’Absie. S’agit-il de la Royauté de Saint-Aubin-le-Cloud ?
Sur la carte de Cassini, dressée vers 1737, nous trouvons le nom de la Royauté.

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En l’an XI (1802-1803), dans son Dictionnaire Géographique Agronomique et industriel du Département des Deux-Sèvres, le préfet Dupin (premier préfet des Deux-Sèvres de 1800 à 1813) cite la métairie de « la Reauté » à Saint-Aubin-le-Cloud.
Le cadastre napoléonien de 1858 représente la « métairie de la Royauté » avec deux habitations.
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Nous avons identifié différents propriétaires depuis 1718. Cette année-là, elle appartient à Jacques PINEAU de VIENNAY de LUCE. La même année, celui-ci achète le château du Grand-Lucé dans la Sarthe. La famille PINEAU de VIENNAY, possède également les Touches de Saint-Aubin-le-Cloud et la Pechellerie du Tallud. En 1838, c’est l’époux de sa petite-fille, François Frédéric ACHARD JOUMARD TISON marquis d’ARGENCE de Marcilly-sur-Maulne* qui en est propriétaire. La Royauté restera dans la famille d’ARGENCE jusqu’en 1878 date à laquelle elle est rachetée par la famille BELLIARD. En 1885, une donation-partage est actée en 3 lots et une rente pour les 4 enfants. Par la suite, il sera créé un autre hameau, la Chagnée ou « Petite Royauté ».

C’est en 1932 que mes grands-parents arrivent à la Royauté pour y exploiter une borderie qui sera reprise par mes parents en 1959 jusqu’en 1968. Cette borderie appartient à Valérie VASLIN, née BELLIARD, fille d’un des trois frères BELLIARD, bénéficiaire d’un lot lors de la donation-partage de 1885. Les deux autres lots appartiennent toujours aux descendants directs BELLIARD. Dans le hameau qui compte désormais 3 habitations, c’est comme une grande famille. Mes voisines appellent ma grand-mère « Tata Adrienne », et notre voisine est « Tata Marie »… Les descendants de la famille BELLIARD, sont restés propriétaires des trois lots de la Royauté d’origine jusqu’en 1968. En 1968, la borderie exploitée mes parents est mise en vente. Les terres sont achetées par les agriculteurs voisins et les bâtiments par mes parents. C’est l’année où je quitte ma terre natale pour la capitale…

photo4Louis HUGEAT évoque un logis fortifié et les souterrains. Nous pouvons encore voir une fenêtre à meneaux sur un bâtiment. Une tour existe encore dans une habitation, une autre fut démolie après les années 1950. Son contour figure sur le cadastre napoléonien de 1838. Lorsque j’étais enfant, mes parents ont jugé prudent de combler l’entrée d’un souterrain !!!

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photo6Le même cadastre montre deux habitations et le recensement de 1872 dénombre deux feux. Depuis la fin du XIXe, la Royauté compte trois habitations.

Récemment, un lot de pièces anciennes fut découvert sous le ciment de la pièce de séjour dans la maison dans laquelle j’ai grandi… J’ai vécu sur un trésor !!! La Royauté n’a pas livré tous ses secrets.

* En 1776, il épouse Adélaïde, la fille de Jacques PINEAU de VIENNAY de LUCE, à Ceaux en Couhé dans la Vienne. Il est alors capitaine dans le régiment du Roi. La famille TISON d’ARGENCE est originaire de l’Angoumois.

Sources :
– Gallica, Noms Féodaux et noms de ceux qui ont tenu fiefs en France, première partie, Paris, 1826
– Mémoires de la Société des Antiquaires de l’Ouest (MSAO), tome XIII, 1936. Archives Historiques du Poitou, XXV, 1895, Cartulaire et Chartes de l’Abbaye de l’Absie, Bélisaire LEDAIN.
– Archives Départementales de la Vienne (AD86), EN722

Q comme Queuille, pharmacie rue de la Gare à Niort

Un texte de Marie-Isabelle FEMENIA

Mon lieu des Deux-Sèvres n’est ni un village ni un hameau ni même une rue, mais une maison sise le plus souvent au 19 rue de la Gare à Niort, mais le numéro a pu fluctuer au fil du temps entre le 17 et le 19, à l’angle de la rue de la Gare et de la rue Rabelais. Ma recherche est également limitée dans le temps, entre juin 1886, date de création de la pharmacie QUEUILLE, et août 1932 qui a vu le décès de Georges QUEUILLE.

Avant 1886, il semble que cette maison ait été un temps une auberge. Et puis elle est achetée par Georges QUEUILLE pour y installer sa pharmacie.

1.jpgJe vais vous parler de la maison au travers des personnes qui y ont vécu : Georges QUEUILLE, mais aussi son épouse Élise, et certains de ses employés, et je vais terminer par un fait divers qui a eu lieu dans la rue Rabelais tout à côté de la pharmacie.

Georges Basile QUEUILLE naît le 14 juin 1857 à Aigre en Charente, d’un père commerçant. Il a les cheveux châtains, les yeux gris, mesure 1 m 63, taille moyenne pour l’époque (Tous ses employés font aussi entre 1 m 60 et 1m 65). Il est élève au pensionnat Ingrand d’Aigre, puis étudiant à Poitiers et à Bordeaux. En 1881, il obtient la première médaille de vermeil décernée par les facultés. En 1882, il est classé 1er au concours d’internat en médecine. En 1884, il est lauréat de l’unique médaille d’or de fin d’études de la faculté de Bordeaux.
On lui propose une carrière de professeur de pharmacie. Mais contre toute attente, il choisit d’ouvrir une pharmacie et à Niort ! Alors pourquoi Niort ? Si sa mère semble originaire de la Charente, si son grand-père paternel était auvergnat, sa grand-mère paternelle était la fille de Pierre HELIOT, officier de santé de Celles-sur-Belle, « praticien habile, accoucheur distingué » selon son fils, et à l’origine de toute une branche familiale deux-sévrienne dans le domaine médical.
Les grands-oncles de Georges, Apollon et Hector HELIOT étaient médecin et pharmacien à Chef-Boutonne, et leurs fils Henry et Ernest HELIOT leur ont succédé.
En 1897, Georges a dû apprendre la naissance chez sa cousine issue de germain, Marie HELIOT, épouse du Dr LAFFITTE, d’un petit Henri. À la fin de sa vie, il a dû voir ce petit cousin devenir chirurgien des hôpitaux de Niort. Par la suite à cause de la Seconde Guerre mondiale, Henri LAFFITTE va devenir un des plus illustres Niortais, médecin de la Résistance, déporté aux camps du Struthof et de Dachau, où il continuera à sauver des vies avec rien.

Georges QUEUILLE se tient au courant des avancées de la médecine et de la pharmacie, notamment en participant aux congrès internationaux de médecine à Moscou, Paris, Madrid. En 1898, à la pharmacie est adjointe une installation complète de radiographie (invention de 1895), un laboratoire de bactériologie, stérilisation et asepsie.

Il fait de la publicité dans les journaux pour ses spécialités :
– l’amadou Bagneau, antiasthmatique
– les pilules Juglades, toniques, laxatives et dépuratives, évitent les brûlures d’estomac
– la solution Norret antibacillaire
– l’émulsion Norret à base d’huile de foie de morue
– la poudre Venator anti-transpirant
– la poudre Cervolet contre les rhumes de cerveau, la migraine
– le sirop de raifort iodé
– le digestif Queuille pour les embarras gastriques, vomissements
– et surtout le vin de Gloria, boisson énergisante à base de quinine, cacao, coca et kola.
2.jpgLe célèbre flacon bleu a déjà été mentionné dans un article du Challenge AZ 2013 : G comme Gloria de Lulu Sorcière, Gloria Godard.

Georges fait partie de nombreuses associations scientifiques, historiques, botaniques, de la Société niortaise de photographie, de l’Université populaire, du Comité local pour favoriser le tourisme. Il est membre de la Fouace, la société amicale des Républicains des Deux-Sèvres et des amis du Poitou. Il fait partie de l’Automobile-Club des Deux-Sèvres et fait passer le permis de conduire, comme examinateur, en 1918.

Il s’implique dans le social (aide aux défavorisés) et surtout dans la culture et l’éducation.
En 1912, il est élu conseiller municipal sur la liste des Intérêts communaux, et en 1919 sur la liste de l’Union Républicaine et de Défense Sociale.
Pendant la Première Guerre mondiale, il participe à l’organisation de stages de jeunes femmes de l’Union des Femmes Françaises, formées pour être infirmières, à l’hôpital complémentaire n° 4.
Après la guerre, il fait partie du comité chargé de l’érection d’un monument aux morts.

Mais il a deux grandes passions, l’espéranto et la photographie.
Pour l’espéranto, il est délégué des Deux-Sèvres, secrétaire du groupe. Lui et/ou son épouse participent aux congrès internationaux d’espéranto, en 1907 à Cambridge, en 1908 à Dresde, en 1909 à Barcelone.
Certains cartons publicitaires pour le vin de Gloria, ou certaines photographies sont annotés en espéranto.

Entre 1890 et 1930, il réalise 8.362 plaques photographiques conservées aux Archives des Deux-Sèvres. Il photographie Niort et sa région, le Marais poitevin, avec des scènes de la vie quotidienne, mais aussi ses voyages : nombreux pays européens, Russie, Égypte, Maghreb, Nubie, Japon, sud-est asiatique.
Le livre « Dans les Deux-Sèvres à la Belle Époque, témoignage photographique tiré de la collection Queuille » a été publié en 1978.
Le livre « Voir l’Orient autrefois images de l’Égypte et d’ailleurs, collection d’un photographe oublié, Georges QUEUILLE 1857-1932 » a été édité par les Archives départementales en 1998.

C’est à titre de pharmacien militaire (il est pharmacien major de 2e classe de l’armée territoriale en 1912) que Georges est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1913.

Son épouse née Élise Clotilde DRIEU en 1862, avec laquelle il s’est marié en 1887, semble partager ses passions. Elle photographie également, est membre de la société d’espéranto et participe à des congrès.
Ils n’ont pas eu d’enfants.
C’est sans doute entre 1906 et 1909, qu’ils quittent leur domicile au dessus de la pharmacie, pour habiter une belle maison sise 19 avenue Bujault, le long de la place de la Brèche.
Élise décède en 1919 et Georges en 1932. Ils sont inhumés au cimetière des Sablières à Niort, dans une tombe originale, surmontée par une sculpture en forme de branchages.

Au gré des recensements (avec un gros trou entre 1906 et 1921) on retrouve au dessus de la pharmacie, des employés de maison, des élèves pharmaciens, mais surtout de jeunes gens, parfois qualifiés de domestiques, parfois d’employés de pharmacie, formés sur place. Certains noms me resteront inconnus ou presque : Edmond CHEUNE ? Clovis LAMY, Maurice DARCOURT, Pierre CARZAT, Albert ARNAUD, Victor LE BUFFE (de Cognac qui semble y être retourné assez rapidement).
Parmi les employées de maison, on trouve :
– Madeleine GARREAU en 1886
– Marie Madeleine PERRAUDEAU, fille de journaliers d’Auzay (Vendée), née en 1860, employée au moins de 1891 à 1906, tour à tour domestique, bonne, cuisinière.
– Ernestine COURALLET, née à Niort en 1851, va habiter rue Bujault au moins de 1921 à 1931.

Maurice BOUTET, fils d’un marchand de blé de Celles-sur-Belle, né en 1870, élève pharmacien à Niort en 1891, va ouvrir une pharmacie à Celles à partir de 1895.

Emmanuel LORIT, né à La Roche-sur-Yon en 1852, employé à la pharmacie Queuille et élève en pharmacie, vit au 15 rue de la Gare en 1896, 1901 et 1906. En 1921, il vit au 17 rue de la Gare avec femme et enfants, mais décède à Nantes en 1926.

Théophile BRUNET né à Clussais en 1881, châtain aux yeux roux, menton rond, visage ovale, est domestique en 1901. Mais il semble ne pas être resté longtemps. Il participe à toute la Première Guerre mondiale.

Charles BAILLARGE, fils de cultivateur, né à Saint-Léger-lès-Melle en 1879, les cheveux châtain foncé, les yeux marron, le menton rond, le visage ovale, est domestique et vit au dessus de la pharmacie en 1906. À son mariage à Sauzé-Vaussais en 1912, il est dit employé de laboratoire, et Georges Queuille est son témoin. En 1914, il habite chemin de la Perche à Niort. Il participe à la Première Guerre mondiale à partir de 1915. Le 7 mai 1916, il est blessé à la Côte 30 H à Verdun : contusions cuisse droite par éclat d’obus. Il est envoyé en congé illimité le 31 janvier 1919 et se retire à Niort, rue du Bercail.

Albert Eugène LAIDET, fils de fermiers, né à Saint-Médard en 1888, châtain aux yeux roux, nez large, menton rond, visage allongé, avec une cicatrice à la joue droite, est aussi domestique en 1906. Caporal en 1914, il a moins de chance que les autres employés de la pharmacie. Il fait l’objet d’une citation à l’ordre du 68e régiment d’infanterie, citation n° 228 du 1er mai 1919 « Gradé dévoué et consciencieux. Tué glorieusement le 25 septembre 1914 à Thuisy. »

Lucia VIGUIER, fille du chef de gare de la station d’Arçay (Vienne), naît en 1878. Employée à la Pharmacie Queuille, elle vit au 19 rue de la Gare en 1921, et au 19 rue Jacques-Bujault en 1931, certainement pour aider Ernestine Courallet qui a alors 80 ans.

Mais ceux qui m’ont le plus touchée sont deux copains du même âge qui ont vécu au dessus de la pharmacie en 1896 et 1901, Arthur PLANTIVEAU marqué par trop de décès prématurés, et Émile CAMET, père d’Émilie trompe la mort.

Quand Arthur PLANTIVEAU naît à Vouillé le 27 octobre 1875, son père Arthur, maréchal, est décédé depuis quatre semaines. Il a cinq jours quand sa sœur Félicité, 3 ans, disparaît. Sa mère, Françoise BOBEAU, ne survivra qu’une année à ces drames. Et en 1879 c’est sa grande sœur, Marie Amélie, qui décède à l’âge de 10 ans. Quand Arthur, châtain aux yeux bleus, le front découvert et le nez aquilin, part au service militaire, il ne lui reste que son frère aîné Auguste qui se marie en 1897 et a une petite fille en 1898, Mais quand Arthur revient du service militaire, il n’a plus personne, Auguste est décédé le 3 février 1899.
La vie continue. Arthur se marie en 1901. Georges Queuille et Émile Camet sont ses témoins. Il n’aura pas d’enfants, peut être consciemment ou inconsciemment, pour leur éviter les drames qu’il a vécus. Il vit tout près de la pharmacie, au 30 puis au 15 rue du Parvis-Saint-Hilaire.
La tragédie continue avec l’arrivée de la guerre. Arthur est mobilisé. Mais il est réformé en septembre 1915 pour psoriasis et obtient même une pension d’invalidité de 15 % pour démangeaison persistante. Le pharmacien Queuille a-t-il pu trouver une pommade miracle ? On ne peut le savoir, mais ce qui est sûr c’est qu’Arthur a pu poursuivre son activité à la pharmacie Queuille puisqu’il obtient une médaille d’honneur du travail en 1929.
Il décède à l’âge de 64 ans le 8 juillet 1939, juste avant l’arrivée d’une nouvelle guerre. Il est inhumé avec son épouse Marie MOUSSET (1882-1947) au Cimetière ancien de Bellune à Niort.

Émile CAMET naît à Chef-Boutonne le 21 février 1876. Brun aux yeux gris, front bas, nez fort, mention rond, visage ovale, Émile épouse Florence à Chef-Boutonne en mars 1903 et a pour témoin Georges Queuille. Neuf mois plus tard, naît son fils Robert, et là le témoin est Arthur Plantiveau. Émile habite comme Arthur rue du Parvis-Saint-Hilaire, au 21 puis au 33. En février 1909, c’est une petite Émilie qui vient agrandir la famille. Les témoins sont Georges Queuille et François Méchin qui vient d’avoir son diplôme de pharmacien de première classe à Bordeaux avec mention bien. Il habite au nouveau domicile des Queuille, avenue Bujault. Sous peu, il va créer une pharmacie à Foussais en Vendée, la pharmacie Méchin qui va exister pendant au moins 50 ans, continuant avec le fils. Sans doute, ces deux témoins ont-ils exprimé avec la foi qu’ils avaient dans les progrès médicaux tous leurs vœux de santé et longue vie à la petite Émilie. Mais personne ne pouvait imaginer qu’Émilie ne s’éteindrait qu’en octobre 2017 à l’âge de 108 ans 1/2.
Émile participe bien sûr lui aussi à la Première Guerre mondiale dans la 9e section d’infirmiers. Il a une petite interruption pour gastro-entérite chronique avec crises douloureuses. Quand il est renvoyé dans ses foyers le 7 février 1919, il habite à Niort, 7 rue Paul Bert.

Maintenant je voudrais vous proposer de continuer cette histoire de la pharmacie Queuille avec une photo du personnel de la pharmacie sur laquelle vous allez peut être reconnaître un grand-père, une arrière-grand-tante. Si c’est le cas, je vous remercie de bien vouloir le signaler, et peut être nous en y dire un peu plus.

3Pour terminer, évoquons le drame qui a eu lieu tout près de la pharmacie. Il y a tout juste 100 ans, le 21 décembre 1919 entre 9 et 10 heures du soir, un coup de feu a retenti, Un corps est allongé à 10 m de l’intersection entre la rue Rabelais et la rue de Saint-Maixent, à 1 m 50 du trottoir, parallèlement à l’axe de la rue, tête tournée vers la place de la Brêche, avec une large flaque de sang autour de la tête. Il s’agit d’un chef d’équipe chinois de 26 ans, Py The Tchen, originaire du Shandong. Il faut rappeler qu’à partir d’août 1916, environ 37 000 travailleurs chinois originaires pour la plupart du Shandong, sont envoyés en France pour participer à l’effort de guerre. Les soupçons se portent sur un autre Chinois, arrêté, jugé, mais acquitté faute de preuves.

Sources :
Beyern Bertrand, site http://www.bertrandbeyern.fr – Niort Cimetière des Sablières
Delorme-Guillon Gilles, Président d’Espéranto 79
Deux-Sèvres Dictionnaire biographique et Album, Flammarion 1906 pp 432 à 434
Devaux Guy « Les pharmaciens témoins de leur temps par la photographie » Revue d’histoire de la pharmacie/année 2007/354/pp 248-251
Goudeau Olivier « Histoire de Crimes ou les grandes affaires criminelles des Deux-Sèvres et de la Touraine », « La tragique Odyssée de Py (Niort, 1919 » site : oliviergoudeau.com
Grandjaud Dominique, Revue « Histoire du Pays d’Aigre » octobre 1999
Landreau Philippe, « Les Deux-Sèvres à Paris, la Fouace » Archives Départementales des Deux Sèvres 2015
Le Mémorial de l’Ouest, décembre 1919
La Nouvelle République, L’inventeur niortais du « vin de Gloria », 13 août 2014
Petitdant Bernard : Emballage de la pharmacie Queuille – Clystère (www.clystere.com) n° 44, 2015
Texier André « Niort de 1914 à 1925 » Éditions du Terroir 1983

Photographies : Archives départementales des Deux Sèvres :
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P comme Pamproux et son village Vieilpain

Un texte de Michèle RIVIÈRE

Écrire l’histoire de la maison où j’habite à Pamproux m’a donné envie d’en savoir plus sur le passé du village de Vieilpain. D’après le « Dictionnaire topographique des Deux-Sèvres » de Bélisaire Ledain, le village de Vieilpain s’écrivait Viel Pin en 1568, Villepin en 1573, Veilpin en 1603 et Vieilpin.

Je me suis intéressée de très près à un document probablement unique dans le département des Deux-Sèvres. En 1776, le curé Pierre Joseph Gaultier, prêtre en la paroisse de Pamproux de 1747 à 1784, a réalisé un recensement des familles du bourg et des 16 villages existants à l’époque. C’est une mine de renseignements sur les familles de Pamproux. Le curé Gaultier y note les noms, prénoms, dates de baptêmes, de mariages, de sépultures, les métiers, et surtout la religion des habitants, maison par maison, en commençant par la première, la cure. Les valets et les servantes, au service des habitants, y figurent également ainsi quel leur résidence dans la paroisse ou ailleurs.
À la fin du registre, le curé Gaultier a reporté une table alphabétique des habitants et leur numéro de maison. Il est en ligne sur le site des AD 79. (1)

Il existait 2 paroisses à Pamproux : Saint-Martin de Pamproux et Saint-Maixent de Pamproux. Le curé Gaultier était aidé d’un vicaire, François Boyer. Pamproux dépendait de l’archiprêtré d’Exoudun et de l’évêché de Poitiers. On peut penser que ce document avait comme but le dénombrement des paroissiens catholiques et surtout des protestants.
L’Édit de tolérance n’a été signé par Louis XVI à Versailles qu’en 1787. Il autorisait les pasteurs à tenir des registres de baptêmes, mariages et sépultures des protestants, leur permettant d’avoir un état civil. Mais la religion officielle restait le catholicisme. D’après le recensement du curé Gaultier, il y avait 351 maisons dont 265 dans le bourg de Pamproux et 86 réparties dans les 16 villages. Ainsi, dans le village de Vieilpin (orthographe de 1776), il y avait 7 maisons du n° 271 à 277, habitées majoritairement par des protestants et peu de catholiques.

La maison 271 (2) était habitée par Magdeleine SENVET ou SAIVET, née à Rouillé (Vienne) en 1716, baptisée catholique. (3) Elle est mariée avec MAYE Daniel Germain, catholique, en 1737, à Pamproux, paroisse de Saint-Martin, par le curé La Michelière d’après leur acte de mariage. (4). Son mari est né en 1705 à Pamproux, (5) et il est veuf de Jeanne Martineau. Son métier de laboureur consistait à travailler la terre. En effet, de petits propriétaires possédaient des terres qu’ils souhaitaient transmettre à leurs enfants. La fable de Jean De La Fontaine « Le laboureur et ses enfants » nous éclairent sur ce métier. (6) En 1776, Magdeleine MAYE est veuve et vit avec ses 5 enfants. Elle déclare au curé Gaultier être protestante ainsi que ses 5 enfants qui ont été baptisés au prêche. Cependant 3 enfants sont présents dans 3 autres maisons du bourg : les maisons 266, 267 et 289.

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En effet, la maison 266 est le moulin à eau de la Ronze (Actuellement la Ronce, propriété privée). Le meunier employait le fils, Jean MAYE, âgé de 32 ans. Dans la maison 267, Pied Frouin, autre moulin au bord du Pamproux, on retrouve Pierre MAYE, second fils du couple, âgé de 33 ans. Ce moulin est devenu une ferme privée. Et dans la maison 289, village de la Ville-Dé, actuellement, la Villedieu-du-Perron, proche de Vielpin sur la route royale n°3, vit Louise, la dernière fille de la fratrie, âgée de 26 ans, servante, chez le couple ROUX Jean, laboureur, et THIOT Jeanne, qui n’ont pas d’enfants, mais un neveu et un valet. Tous sont protestants.
Le pain ; c’était la vie et il restait l’alimentation principale de la population. Le meunier était un personnage important dans le village. Jusqu’à la Révolution, le seigneur oblige les habitants du village à utiliser le moulin banal qu’il soit à eau ou à vent. Le meunier touche en guise de salaire une rétribution en nature, « la mouture ». Il travaille avec un apprenti qui va chercher le grain dans les fermes. (7)

La maison 272 (8)) était occupée par BONNET Jean, né le 28 septembre 1724 à Pamproux, (8) baptisé catholique et GATINEAU Louise, née le 20 mars 1729 à Pamproux, (9) baptisée catholique. Laboureur, ils sont mariés, par le curé Aymard, le 7 février 1752 dans la paroisse Saint-Léger de Saint-Maixent d’après leur acte de mariage, signé par le vicaire Rinet, dans lequel sont mentionnées leurs abjurations et en particulier celle pour leur fille Magdeleine (10) âgée de 12 ans. Ils ont 5 enfants vivants avec eux et un valet, ROULEAU Jacques, âgé de 32 ans, dont les parents habitaient la maison 321 dans le village de la Connonière de l’autre côté de la route royale précédemment citée.

2Dans la maison 273 (11) vivaient MOUSSAULT Jean Charles, né le 4 octobre 1736 à Bénassais (maintenant Benassay en Vienne) et baptisé catholique par le curé Brault. (12). Garçon teinturier, il a épousé GUITTON Marie, née le 6 août 1741 à Salles, baptisée catholique (13), le 19 août 1760 à Pamproux (14) par le curé Pierre Joseph Gaultier. Le père de Marie Guitton était maître sergier ; c’est-à-dire tisserand.
Les métiers de la teinture étaient très diversifiés. Il y avait les teinturiers de grand et bon teint, de petit teint, de soie, de laine. Au XVIIIème siècle, la teinturerie n’est pas un travail isolé mais elle est liée à la fabrication des étoffes, donc aux tisserands.
Ils ont eu 5 enfants, tous baptisés catholiques à Pamproux. Une servante, Magdeleine GUENIGAULT vivait chez eux. D’après ce recensement, elle n’avait pas de famille à Pamproux. Une sixième fille est née le 3 mars 1777 et baptisée catholique à Pamproux.

3.jpgLa maison 274 (15) était habitée par PIESSE Richard, journalier, né en 1733 ou 1734 à St Germier. Il se déclare baptisé protestant Il a rencontré HYPEAU Gabrielle, baptisée protestante en 1738. Ils se sont mariés en 1772 au prêche. Ils ont eu 2 enfants baptisés au prêche. Le métier de journalier, homme ou femme, signifiait travailler à la « journée » chez un artisan, un commerçant ou un patron agriculteur. Ce terme était encore employé au XXe siècle dans certaines provinces françaises. La mère de PIESSE Richard, CAILLON Michelle, vivait avec eux et se déclare également protestante. Elle est née aux environs de 1704.

4.jpgDans la maison 275 (16) se trouvait MARTIN Daniel, laboureur, célibataire et sans enfant. Il a été baptisé protestant le 13 février 1729 à Pamproux. Le laboureur est un paysan qui possède au moins un attelage et les prête à ceux qui n’en ont pas. C’est un personnage important dans les villages. Mais à la Révolution le terme de laboureur va disparaître au profit de celui d’agriculteur. Un valet, ROULEAU Pierre habitait avec lui. Il a aussi été baptisé protestant le 22 ou 23 juin 1758 à Pamproux.

5.jpgLa maison 276 (17) était occupée par BESVIN ou BAIVIN Louis, maréchal, né, protestant, le 8 avril 1748 à Pamproux et baptisé catholique le 2 février 1752 (18). Il a été marié le 20 février 1776 au prêche de Pamproux, par le pasteur Gamain, (19), avec MARTIN Louise, née le 17 octobre 1734 et baptisée catholique (20) par le Curé Drouhaut à Pamproux. Elle est décédée protestante le 2 mai 1777, selon le recensement de 1776. Ils n’ont pas eu d’enfants. Vivaient avec eux un valet FERRAND Louis né protestant aux environs de 1753 à Pamproux et une servante GUESSARD Françoise née protestante aussi en 1758 à Pamproux. Ces deux personnes n’avaient pas de famille à Pamproux en 1776.

6.jpgLa dernière maison 277 (22) du village de Vieilpain était habitée par BERNARD Jean, tisserand, né en 1708, environ, à Rouillé (86) et baptisé protestant, décédé à Bougon (79), et marié avec Marguerite BABINEAU, décédée au moment du recensement de 1776. Ils ont eu 4 enfants dont l’aîné, Jean, baptisé catholique, le 18 janvier 1746 à Pamproux (23) par le curé Drouhault, contrairement à ce qu’il est mentionné. (Protestant). Âgé de 30 ans, il résidait à Bougon en 1776. Les trois autres enfants sont baptisés protestants au prêche de Pamproux.

7Comme il l’écrit au début du registre, (24), Baptiste Souché, domicilié à la Jarrye, village de Pamproux, en 1882, la visite a dû être faite vers le mois d’août 1776 et ne comprend que la paroisse de Pamproux. Baptiste Souché suppose l’existence d’un supplément fait en 1781, ainsi qu’un registre des naissances, dont il serait fait mention dans ce présent document.

Dans la table, à la fin du document, à partir de la lettre P, l’écriture n’est plus la même. Baptiste Souché, comme il l’écrit, a complété cette table en septembre 1882 à La Jarrye.
D’autre part, sur les 38 habitants du village de Vieilpain, dont 4 sont dans une autre paroisse ou autre maison, il y a 31 protestants et 7 catholiques. Ces derniers étaient dans les maisons 272 et 273.

Pour terminer ce travail, je ne résiste pas à l’envie de reproduire les signatures des curés Aymard, Brault, Drouhaud, Gaultier, Lamichelière curé de Saint-Martin de Pamproux, du vicaire Rinet et du pasteur Gamain.

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Retrouvée également au milieu des actes, la prise de possession de la paroisse Saint-Maixent de Pamproux par le curé Pierre Joseph Gaultier le 6 août 1747 (25) à la suite du curé François Drouhault certainement souffrant car il est décédé le 2 décembre 1747 à Pamproux. (26).

15Travailler sur ce document rare qu’est le recensement de 1776 de Pamproux a été un véritable plaisir. On peut remercier le curé Gaultier de l’avoir réalisé.

Sources :
1. AD 79 Pamproux Recensement de 1776 1 MI EC 28R54-1776
2. AD 79 Pamproux Recensement de 1776 1 MI EC 28R54-1776 Vue 65/104
3. AD86 Rouillé BMS 1716-1723 Vue 1/94
4. AD79 Pamproux Saint Martin BMS 1731-1740 1 MI EC 28R55 Vue 34 et 35/53
5. AD 79 Pamproux BMS 1700-1710 1 MI EC 28R51 Vue 34/88
6. Carnets-voyage.com/carnets-famille-annexeslaboureur.html
7. Blog « Le meunier et les moulins ».
8. AD 79 Pamproux BMS Abjurations 1679-1781 1 MI EC 28R53 Table Vue 63/126
9. AD 79 Pamproux BMS Abjurations 1679-1781 1 MI EC 28R53 Table Vue 67/126
10. AD 79 Saint Maixent L’Ecole Saint Léger (Paroisse de) BMS 1740-1764
16 R 493 Vue 257 et 258/542
11. AD79 Pamproux Recensement de 1776 1 MI EC 28R54-1776 Vue 66/104.
12. AD 86 Bennassay BMS 1724-1739 E DEPOT 21GG4 Vue 181/193
13. AD 79 Salles BMS 1713-1765 1 MIEC 323R858 Vue 96/169
14. AD79 Pamproux BMS 1753-1762 1 MIEC28R52 Vue 135 et 136/181
15. AD 79 Pamproux Recensement de 1776 1 MI EC 28R54-1776 Vue 66/104
16. AD79 Pamproux Recensement de 1776 1 MIEC 28R54-1776
17. AD79 Pamproux Recensement de 1776 1 MIEC 28R54-1776
18. AD 79 Table 1 MIEC 28R53 Vue 92/126
19. AD 79 2 MI 10 Registres du Désert N° 9509 Vue 87/120
20. AD 79 1 MIEC 28R52 Vue 93/142
21. AD 79 Pamproux Recensement de 1776 1 MIEC 28R54-1776
22. AD 79 Pamproux Recensement de 1776 1 MIEC 28R54-1776
23. AD 79 Pamproux BMS 1741-1750 1 MIEC 28R52 Vue 31/113
24. AD79 Pamproux Recensement de 1776 1 MIEC 28R54-1776
25. AD 79 Pamproux BMS 1741-1750 1 MIEC 28R 52 Vue 47/113
26. AD 79 Pamproux BMS 1741-1750 1MIEC 28R 52 Vue 50/113
Wikipédia mesgenealogies.blogspot.com/2013/04/metierlaboureur.html

O comme Oiron

Un texte de Xavier CHOQUET (Nids de MOINEAU)

À Oiron, un mort peut en cacher un autre.
En ce mois de décembre 1865, dans la commune de Oiron, Jacques Cottenceau se prépare à aller travailler. Il est né le 12 février 1801 (23 Plûviose an IX) à Saint-Chartres et est le fils de Louis Cottenceau et de Louise Bonnière. Sa vie se passe dans un minuscule huis-clos entre Saint-Chartres et Oiron, un mariage à Brie, le 8 juin 1822 avec une fille de Oiron Jeanne Fardeau, fille de Louis et Jeanne DEPOIX puis installation définitive à Leugny près de sa belle-famille dès 1823. Des enfants, la vie lui en a donné : Jeanne (1823), Alexandrine (1824), Augustin (1827), Clémence et Armand (jumeaux 1831), Pierre (1833), Louise (1835). La vie ne l’a pas épargné non plus, il perd Jeanne, Clémence, Armand et Pierre en bas âge et Augustin son fils, décèdera à Montauban le 14 novembre 1848 à l’âge de 20 ans à l’armée au sein d’un régiment de chasseurs. Alexandrine épousera un Dauneau de Saint-Léger-de-Montbrillais (Vienne) ; Jeanne épousera Maurice Thibault de Oiron et restera à Leugny auprès de ses parents. Il perd sa femme, Jeanne, le 26 août 1855.
Nous sommes le 2 décembre au matin, Jacques malgré son âge continue son travail de journalier et prend la route, accompagné de Maurice Thibault, son gendre et de Jean Pelletier, son voisin, il est 8 heures, direction le bourg et sur la route entre Leugny et le bourg de Oiron dans la zone de champs dite « le Sorbé » (aujourd’hui rue de la Grillère), Jacques Cottenceau s’effondre.

64653558_628755857599588_213157577633038336_n.pngIl est mort. Son décès est déclaré et la nouvelle fit rapidement le tour de Leugny parmi ses plus proches voisins.
Le 3 décembre sont organisés les obsèques de Jacques Cottenceau.

64329883_1300173280152128_2240113924932370432_n.pngParmi les porteurs du cercueil ses plus proches comme le veut la tradition dont son voisin François Binville. Ce natif de Leugny fils de Louis Binville et Anne dite Nanette Fourreau, âgé de 47 ans a toujours vécu à Oiron. Il côtoie la famille Cottenceau depuis quasiment sa naissance le 20 septembre 1818. Il se marie à Ouzilly-Vignolles dans la Vienne avec Marie Rousseau en 1853. Je ne lui connais qu’un fils François né en 1856 avec descendance.
Nous sommes le 3 décembre, il est 15 h, les obsèques de Jacques Cottenceau suivent leur cours et le cercueil est porté à travers le bourg quand soudain, le cortège s’écroule. François Binville est mort sur le coup. Son décès est constaté que le lendemain certainement par la stupeur de l’événement.

64914097_832704870430923_9011729152453115904_n.png
Voilà comment la mort a endeuillé par deux fois le village de Leugny, nul doute que le village s’est souvenu de ces deux hommes durant quelques années.

N comme (la) Négrerie et Négressauve

Un texte de Jacqueline TEXIER

Novembre 1992, la famille est réunie pour l’enterrement de mon oncle, frère de mon père, dans le cimetière de la Négrerie. Un de mes oncles maternels s’étonne en découvrant ce petit cimetière niché dans la campagne. Pour y accéder, il faut prendre un sentier cabossé qui traverse un petit bois. Entouré de vieux murs de pierres sèches, au milieu des champs, ce cimetière est en mauvais état. Seul, un cyprès veille sur lui. Une trentaine de vieilles tombes, la plupart délaissées, résistent comme elles le peuvent au temps qui passe.
L’inventaire de Mérimée le mentionne dans les textes du XIXe siècle comme étant celui des réformés, situé sur la commune de Saint-Martin-lès-Melle. Il apparaît sur le plan cadastral en 1832 et son mur de clôture est construit en 1846.
Le Guide du Poitou protestant (Geste Éditions) le cite comme étant le « cimetière des pendus ». Outre les protestants, on y enterrait aussi les suicidés refusés par l’Église catholique.

1.JPGMa famille paternelle était protestante. Dans ce petit cimetière, reposent au moins 15 membres de la famille de mon père, sur 4 générations. Mon trisaïeul, né en 1817, y a été enterré en 1901. De sa tombe et de celle de sa femme décédée en 1907, ne subsistent que des morceaux de pierres brisées sur lesquelles leurs noms sont gravés.

2Mes arrière-grands-parents et grands-parents y sont aussi enterrés. Ma tante, née en 1924, y repose depuis 2011. C’est la dernière à y avoir été enterrée.
Mon oncle maternel, qui en 1992 découvrait ce petit cimetière, s’est aussi étonné du nom du lieu-dit, « la Négrerie ». Nom d’autant plus étonnant que figure au cadastre, un kilomètre plus loin, le champ du Plan Négrier. Enfin, distant de quatre kilomètres de la Négrerie, on trouve le petit bourg de Négressauve.
Pendant une huitaine d’années, j’y ai passé toutes mes vacances d’été, chez mon oncle et ma tante. Ma grand-mère qui vivait chez eux, y est décédée. Certains de mes ancêtres y ont vécu où y sont nés.
Ce petit bourg a la particularité d’être sur 3 communes : Saint-Martin-lès-Melle, Saint-Romans-lès-Melle et Verrines-sous-Celles, en plein cœur de mon pays mellois natal, dans le sud des Deux-Sèvres.

Je me suis toujours interrogée sur la signification de ces noms : Négressauve et la Négrerie. Pourquoi de tels noms en Poitou ? Y avait-il un rapport avec le trafic d’esclaves auquel participait le port de La Rochelle, distant d’une soixantaine de kilomètres ? Ou, tout simplement, ces noms faisaient-ils référence à la couleur noire (nègre en patois poitevin) et désignaient quelqu’un aux cheveux noirs ou à la peau basanée ?
La carte de Cassini de 1750, fait état de » Naigressauve » et de « la Nègrie » en pays mellois. Sur le plan cadastral de 1830, on trouve le village de Négressauve et la Nègrerie dans leur orthographe actuelle.
Mon envie de faire de la généalogie est née dans le cimetière de la Négrerie et avec la généalogie est venue l’envie de comprendre la toponymie des lieux.

Le hasard d’une lecture, un article intitulé « Né esclave à Saint-Domingue et mort libre à Griffier (sud Deux-Sèvres) », et les conseils avisés de Danièle, si précieuse pour me guider dans mes recherches, m’ont plongée dans l’histoire de l’esclavage à Saint-Domingue.

La Rochelle, port majeur du commerce triangulaire, a participé activement à la traite négrière, particulièrement au XVIIIe siècle. La destination première de ce port était Saint-Domingue. Nombre de Poitevins partis aux Antilles, ont participé au peuplement blanc des îles au XVIIIe siècle et à l’exploitation des caféières et plantations sucrières.
3.JPGParmi eux, Jean-Baptiste Andrault. Né en 1743 à Saint-Sauvant (au sud de la Vienne), il rejoint son frère Gabriel à Saint-Domingue en 1765. Gabriel, notaire, est propriétaire depuis 1750 d’une caféière située dans les mornes de Fond-Baptiste au nord de Port-au-Prince. Jean-Baptiste travaille avec son frère et devient surveillant de la plantation jusqu’au décès de celui-ci en 1770.
En 1775, il épouse à Nantes Anne Louise Vallot, fille de riches négociants, puis il repart à Saint-Domingue. Il devient propriétaire, achète une nouvelle caféière et acquiert une charge de notaire.
En 1784, il revend son étude et devient notaire honoraire à Saint-Domingue.
La gestion de la vente du café en France s’organise avec ses beaux-parents. Jusqu’à 180 esclaves travailleront sur ses plantations. Ils étaient à nombre à peu près égal, des hommes et des femmes mais aussi des négrillons et négrites (enfants âgés de moins de 14 ans). Il y avait également des infirmes et des « vieux ».
Après le décès de sa femme en 1778, il rentre en France avec sa fille et une « mulâtresse », Henriette, qui s’occupe d’elle depuis sa naissance. Elle mourra en France en 1790. Enterrée à Saint-Sauvant dans la Vienne, on trouve sur sa tombe « Henriette, négresse appartenant à M. Andrault l’Américain, qui était colon à Saint-Domingue, originaire de Melle ».
Rentré en France, il confie la gestion de ses caféières à l’un de ses neveux, Bernard. Quatre autres neveux le rejoindront à Saint-Domingue ainsi que plusieurs cousins. L’essentiel des informations qui nous sont parvenues est issu de la correspondance laissée par Jean-Baptiste Andrault avec ses neveux. Pendant 25 ans, les échanges sont nombreux et montrent les aspects de la vie coloniale. Cette correspondance lui permet de surveiller de loin sa plantation car bien des décisions doivent être prises par ses neveux.
Elle nous permet aussi de connaître la vie des blancs sur la caféière, comment vivaient les esclaves, leurs conditions de travail, leur état de santé. On y trouve aussi les naissances, les maladies, les décès, les accidents… et bien sûr, tout ce qui concerne les travaux, les intempéries, les récoltes et ce qu’elles rapportent.
Jean-Baptiste Andrault et ses neveux se perçoivent plutôt bienveillants et soucieux du sort de leurs esclaves. Pour preuve selon eux, il y a peu de tentatives d’évasion (marronnage) mais les lettres font cependant état de coups de fouets et autres punitions.

Le lien avec Négressauve et la Nègrerie me direz-vous ?

À son retour en France, Jean-Baptiste Andrault cherche un lieu où s’installer. Il acquiert le logis du Petit-Bois à Saint-Martin-lès-Melle, à quelques kilomètres de la Nègrerie et de Négressauve. Il acquiert aussi une grande partie des terres de la Nègrerie. En 1789, il participe activement à la rédaction du « cahier de doléances, plaintes et remontrances » dans la salle du prieuré de Saint-Martin-lès-Melle. Il devient député suppléant du Tiers de la sénéchaussée de Poitiers. Enfin, il est l’un des commissaires du Roi qui se voient confier la tâche de mettre en place l’administration du département des Deux-Sèvres. Élu président du district de Melle en 1790, il devient maire de Saint-Martin-lès-Melle en 1794.
Parallèlement, il acquiert des biens nationaux, surtout d’origine ecclésiastique.
Pendant toute cette période, il continue à échanger avec ses neveux sur la situation de ses caféières qui le préoccupent beaucoup.
Aux colonies, les ateliers d’esclaves s’insurgent, dont celui de Fond-Baptiste. En 1796, les caféières sont incendiées. Au vu des dépenses que leur coûte l’occupation de l’île, les Anglais décident de séquestrer toutes les plantations des colons absents. Les caféières de Jean-Baptiste ne sont pas épargnées et sont mises en adjudications.
Jean-Baptiste meurt en 1798. Sa fille, qui avait épousé l’un de ses cousins Pierre Andrault, perd une partie de sa fortune coloniale mais les acquisitions des biens nationaux de son père ont solidement établi sa richesse en France. Installée au château de Chaillé tout proche, après avoir quitté le logis du Petit-Bois, elle assiste à « cette fin du monde créole de Saint-Domingue », qu’elle avait connu enfant.

Bien sûr, rien ne laisse supposer que notre colon Jean-Baptiste ait un lien avec le nom du lieu où reposent mes ancêtres mais la généalogie n’est-elle pas faite d’imaginaire à partir de faits, petits ou grands, supposés ou avérés…

Sources :
Livre de la Société historique, tome 10.
Bulletin municipal Vivre à Melle n° 80 – octobre 2008.
Article Nouvelle République « Sur les traces d’un esclave »

M comme Meilleraye (la)

Un texte de Brigitte Billard Chroniques d’antan et d’ailleurs et Vouillé 14-18

Si comme moi la quête de vos ancêtres vous conduit à étudier les registres paroissiaux et les actes notariés autour de Beaulieu-sous-Parthenay, petite paroisse de Gâtine à quelques lieues au sud de Parthenay, sans doute allez-vous faire la connaissance de laboureurs ou de métayers qui vivent ou travaillent sur les terres du duché de la Meilleraye.

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AD79 – Notaire Jean Simon – 3 E 1686

Soubs la cour du duché payrie de la melleraie a partenay pour mon seigneur le duc dudit lieu _ mazarin et mayenne pair de France

Actuellement, il ne reste que des ruines du château de la Meilleraye, à l’abandon depuis longtemps et que l’on voit déjà couvert de ronces sur les cartes postales du début du XXe siècle.

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Musée du patrimoine de France

L’histoire du château de la Meilleraye, comme celle du duché de la Meilleraye, n’a duré qu’un temps. En moins de deux siècles, entre 1630 et 1790, un manoir comme tant d’autres est devenu un château somptueux, appartenant à une famille puissante, les de La Porte – La Meilleraye – Mazarin qui en l’espace de deux ou trois générations a disparu de l’histoire de France.

Bélisaire Ledain, l’historien incontournable du Poitou, finit ainsi l’article consacré au château dans le tome VII de Paysages et monuments du Poitou.

En un mot, ce château, qui n’a pas vécu deux cents ans et que les souvenirs du grand siècle et de l’homme illustre qui en est le principal fondateur auraient dû protéger, n’est même plus l’ombre de ce qu’il fut. C’est le squelette incomplet d’une construction renversée avant l’âge, mais d’où n’a pu complètement disparaître la trace de sa jeunesse et de sa grandeur passées.

meilleraye_3Revenons au début de l’histoire parallèle de la famille de La Porte et du futur château.

En novembre 1574, un certain Jean de La Porte, apothicaire à Parthenay, achète un petit manoir féodal, à proximité de la forêt de la Meilleraye. Il est l’un des fils de Raoul de la Porte, seigneur de la Lunardière, gouverneur de Parthenay vers 1530.

Jean n’a pas d’enfant, mais il a un frère, François de la Porte, avocat à Poitiers, puis à Paris où il devient conseiller du roi. Le 26 mars 1548, François de la Porte épouse Claude Bochard, fille d’un conseiller au parlement de Paris, avec laquelle il a une fille, Suzanne de la Porte. Après le décès de son épouse, il se remarie avec Madeleine Charles le 28 avril 1559. Avec elle il a cinq enfants, dont l’aîné est Charles de la Porte, héritier des titres de son grand-père, donc seigneur de la Lunardière, et également héritier de son oncle Jean, donc seigneur de la Meilleraye.

Charles Ier de la Porte s’installe à La Meilleraye à la fin du XVIe siècle, après le décès de son oncle Jean, inhumé le 19 janvier 1585 dans l’église Saint-Laurent de Parthenay. Malheureusement, les registres de l’église Saint-Laurent ne sont disponibles qu’à partir de 1587.

Le 15 mars 1596, Charles Ier épouse Claude de Champlain, avec laquelle il a un fils, Charles – ou Charles II comme on l’appelle souvent pour l’identifier – né en 1602 à Beaulieu-sous-Parthenay, paroisse dont les registres ne sont disponibles que depuis 1637, ou peut-être à Parthenay, sans qu’on ait de trace non plus.

Pendant ce temps, la demi-sœur de Charles Ier, Suzanne de la Porte, a épousé en 1566 un certain François du Plessis de Richelieu, conseiller d’État. L’alliance est importante, la famille est un peu plus aisée et en vue que la famille de La Porte, dont les origines sont plus modestes. On reste malgré tout sur des familles de noblesse de robe, ou de petite noblesse, comme on en compte beaucoup en France à l’époque où le pouvoir passe d’Henri IV à son fils Louis XIII. Suzanne va donner six enfants à son époux, dont l’avant dernier nait à Paris le 5 septembre 1585. On lui donne les prénoms de Armand-Jean, et on le destine à l’Église.

Peut-être avez-vous reconnu Armand-Jean du Plessis de Richelieu, futur duc de Richelieu, futur secrétaire d’État aux Affaires Étrangères, chef du gouvernement, bras droit de Louis XIII.

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Le duc de Richelieu, cousin germain de Charles II de la Porte, seigneur de la Meilleraye, qui a vingt ans de moins que lui, par Philippe de Champaigne — National Gallery, London, Domaine public, Lien

Sans vouloir nier les mérites de Charles II de la Porte, le futur maréchal de Richelieu et duc de la Meilleraye, il est probable que sa proche parenté avec le premier personnage qui n’est pas un prince de sang du royaume de France a joué un rôle majeur dans son ascension fulgurante – et donc dans la transformation du petit manoir provincial en superbe château. Les contemporains de Richelieu prétendaient que le célèbre homme d’État considérait son cousin germain comme une sorte de fils d’adoption.

C’est pourtant Charles Ier, l’oncle de Richelieu, qui fait commencer les travaux d’agrandissement et d’embellissement du château, dans les années 1620-1630. Puis Charles II continue d’embellir le château, comme plus tard à Versailles Louis XIV améliorera constamment le relais de chasse choisi par son père. À Beaulieu, une chapelle est construite en 1638, une orangerie en 1649.

Les habitants de Beaulieu-sous-Parthenay, parmi lesquels Jeanne Chaignon, mon aïeule, mariée en 1640 dans l’église paroissiale, profitent-ils des retombées économiques des travaux conséquents et dispendieux ? Qui est l’architecte du château, d’où viennent les ouvriers ? Je n’ai dans mes ancêtres, nombreux dans les bourgs alentour, que des paysans à différents niveaux d’aisance, jamais de maçons ou d’artisans. Pourtant il a dû y en avoir longtemps, puisque que la construction et l’embellissement du château s’est poursuivie pendant tout le XVIIe siècle.

Charles II de la Porte épouse le 26 février 1630 Marie Coeffier de Ruzé d’Effiat, dont le père est maréchal de France, avec qui il a un fils, Armand Charles de la Porte. En mai 1637, il épouse en secondes noces Marie de Cossé-Brissac qui ne lui donne pas d’enfants. Parallèlement, il est officier dans les armées du roi, dès 1628, où on le trouve colonel – à 26 ans environ – pendant le siège de La Rochelle. Son avancement dans l’armée de Louis XIII est rapide. Il devient Grand Maître de l’Artillerie, puis en 1639 Maréchal de France. À la tête de l’armée, il s’empare d’Arras, de Lens, de La Bassée, toutes villes prises à l’Espagne, et qui depuis sont restées françaises. Ses compétences militaires semblent réelles, et son avancement n’est pas totalement dû à sa parenté avec le cardinal de Richelieu.

D’ailleurs, quand Richelieu décède en 1642, Charles de la Porte, Maréchal de France, ne perd ni son prestige, ni sa gloire. Richelieu avait recommandé, semblerait-il, son cousin à son successeur, le cardinal Mazarin, et Charles de la Porte va tisser des liens au moins aussi privilégiés avec le nouvel homme fort de la France.

Mais désormais la famille de la Porte, ou de la Meilleraye comme on va maintenant les appeler, n’habite plus vraiment en permanence le château de la Meilleraye.

C’est à Paris que Armand-Charles de la Porte, seul héritier, épouse Hortense Mancini, nièce du cardinal Mazarin, le 28 février 1661, devenant ainsi duc de Mazarin. C’est à Paris aussi que meurt le duc de la Meilleraye, maréchal de France, le 8 février 1664. Armand-Charles de la Porte est maintenant duc de la Meilleraye, duc de Mazarin, époux d’une des plus jolies femmes de France, nous dit la rumeur, et peut-être aussi une des plus volages. Le duc de Mazarin, que Madame de Sévigné prétend fort laid, que ses contemporains trouvent bizarre et d’une dévotion austère, selon Bélisaire Ledain, s’installe à nouveau, seul, au château de la Meilleraye, où il vit modestement jusqu’à sa mort à l’âge de 82 ans, le 9 novembre 1713.

Le registre paroissial de Beaulieu-sur-Parthenay garde la trace des événements qui ont suivi ce décès.

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Vue 27/262
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Vue 28/262
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Vue 28/262

En cette même année 1713, à Beaulieu-sous-Parthenay, mon aïeule Jeanne Baudet, veuve de 34 ans, vit avec sa mère, Jeanne Imbert, la fille de Jeanne Chaignon, et ses trois enfants, Pierre Bordier, Magdeleine Bordier et la petite Jeanne Bordier, 3 ans, elle aussi mon aïeule, fille posthume de Clair Bordier. Qu’auraient-elles pu raconter, ces trois femmes, sur ce qu’on a vécu ces jours-là dans la paroisse, les messes qu’on a dites pour le salut de monsieur le duc, cet homme qui avait côtoyé les puissants du royaume et était revenu vivre en Gâtine ?

Le duc de Mazarin a eu quatre enfants avec Hortense. Son fils Paul Jules de la Porte hérite du duché et du château de la Meilleraye, mais ne vient qu’épisodiquement au château, qui est géré par des hommes de confiance. Après lui, le château en 1731 passe à son fils Guy Paul Jules de la Porte qui l’abandonne complètement et en laisse la garde à Claude-François Gallas, chargé de veiller aux meubles et aux réparations contre cinq cents livres de gages annuels. Guy Paul Jules meurt à son tour en 1738, et laisse ses biens à sa fille unique, Charlotte Antoinette de la Porte, déjà veuve, et mère de la jeune Louise Jeanne de Durfort de Duras, qui en devient propriétaire le 12 mars 1738. À cette occasion est fait un inventaire des meubles du château, qui nous permet aujourd’hui d’avoir une idée de son agencement, de son luxe et de son mobilier. Pourtant, le château reste à l’abandon, quelques serviteurs s’occupent tant bien que mal de son entretien, et des chapelains continuent de dire la messe dans la chapelle. On trouve dans les registres paroissiaux la trace de quelques baptêmes ou mariages dits dans la chapelle.
Non entretenu, le château et ses meubles se délabrent. En février 1776, le comte d’Artois fait l’acquisition du duché de la Meilleraye, du château, et de la forge. Pourtant lui non plus n’essaie pas de le remettre en état et ne viendra y séjourner brièvement qu’une seule fois.
À la Révolution, le château est placé sous séquestre, puisqu’appartenant à un émigré. Doucement, la gloire passée du château et de la famille des La Porte va s’effacer.
Qui sait encore dans les villages de Gâtine alentour que jadis, sous les règnes de Louis XIII et Louis XIV, fut édifié un magnifique château dont les propriétaires ont côtoyé les personnages les plus célèbres du royaume de France ? Qui le sait, à part les quelques généalogistes qui au détour d’un acte ont rencontré un métayer du duc de la Meilleraye, ou un notaire du duché pairie de la Meilleraye?

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Sources et liens
• Gallica – Seigneurs et seigneuries en Gâtine poitevine – Le duché de la Meilleraye – XVIIe-XVIIIe siècle – par Jacques Peret – in Mémoires de la société de antiquaires de l’Ouest – avec une bibliographie très complète
• Abandoned-France – Château de la Meilleraye
• Archives de Parthenay – Les ducs de la Meilleraye
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L comme Louin et son village, Ripère

Un texte de Mauricette LESAINT

La carte postale de Ripère : 14 juillet 1908, le jeu de la poêle

1.pngDans ce jeu, une pièce était collée sur le fond d’une poêle noircie par la suie. Le joueur devait récupérer cette pièce sans utiliser ses mains. L’ustensile était accroché à une corde tendue entre deux fourches. C’était astucieux pour perturber les efforts du joueur et alimenter les rires du public.
Ces jeux furent pratiqués à Ripère, le 14 juillet, jusque dans les années 1950, course en sacs, course de brouettes, course à l’œuf, l’œuf cru posé sur la cuillère serrée entre les dents ne devait pas tomber, etc. C’était surtout une fête pour les enfants encadrés et encouragés par le village.

Pourquoi cette carte postale dans ce coin de Gâtine en 1908 ?
La fête nationale du 14 Juillet fut instituée par la IIIe République en 1880, et devait être célébrée dans tout le pays. Elle avait aussitôt posé problème et parfois continue de le faire dans l’ouest, déchiré par les guerres de Vendée un siècle plus tôt.
Je ne sais pas quelle fut la réaction immédiate de Ripère à cette injonction. Mais en 1908, la fête fut si belle qu’elle fit l’objet de la seule carte postale de Ripère.

Mais qui connait Ripère ?

2 bisRipère n’est qu’un hameau, un gros hameau de la commune de Louin, dans le triangle Parthenay, Thouars, Bressuire, près de la D 938 reliant Niort et Thouars. Le chef-lieu Louin frôle la limite nord-est du territoire communal, Ripère se situe au sud-ouest. Ripère est à plus de sept kilomètres de Louin mais seulement à un kilomètre de Maisontiers (commune et paroisse voisine). Surprenante cette commune bicéphale !
Avant 1792, les actes paroissiaux concernant Ripère se rédigeaient tantôt à Louin, tantôt à Maisontiers avec « Ripère » ou « Ripère de Louin » inscrit dans la marge des actes.

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Carte de la commune de Louin empruntée avant transformation à https://memoiredelouin.fr/

Les hameaux de Ripère, la Martinière, l’Herpinière, la Bironnière, Jaunasse, la Taverne, les Bezennes, les Frères et les Frênes sont regroupés dans la partie sud-ouest de la commune. Ripère, le plus important, comptait une trentaine de feux. Ce n’était que de petites borderies avec quelques vaches, chèvres et moutons, les indispensables artisans, maréchal et charron ainsi qu’épiceries et cafés.
Cet éloignement du chef-lieu a souvent posé problème à cette commune de Louin qui a imaginé des solutions parfois définitives. Les relevés de conseils municipaux retracent ces difficultés. En 1853, il y eut un projet de « cession » de Ripère, la Bironnière, Jaunasse, la Martinière et même le Coudray, soit la moitié ouest de la commune, au profit de Maisontiers. Puis en 1866, ce fut encore un projet de « démembrement »
toujours au profit de Maisontiers. Mais le divorce ne devait pas être souhaité par les deux parties, il n’a pas eu lieu. Ripère est toujours dans la commune de Louin.

L’école de Ripère

C‘est en 1881-1882 que les lois Jules Ferry rendirent l’école gratuite, l’instruction obligatoire et l’enseignement public laïc.
Dès 1882, avec François Guéruchon maire, les élus choisirent d’implanter une école de hameau à Ripère « pour cause de déplacements fatigants des gamins des villages
environnants». Il est à remarquer que l’étude se fit sur les écoles de Louin et Maisontiers, dont les populations respectives étaient alors de 1 200 et 300 habitants.
Voici, concernant Ripère, des extraits du « rapport de l’Inspecteur d’Académie sur les écoles de hameau construites à l’aide du crédit du un million alloué par l’État au département des Deux-Sèvres (arrêté ministériel du 27 novembre 1882). »
Deux tableaux donnent la situation scolaire : en 1883-1884, avant l’ouverture de l’école, en 1884-1885 l’année suivante ; puis suivent d’autres informations sur le village…
4.pngL’école s’est ouverte à la rentrée 1884. Le rapport indique 76 élèves sur la seule classe de Ripère. Chapeau, M. l’instituteur ! Le nombre total des enfants fréquentant les écoles citées Louin, Maisontiers, Ripère, passa de 209 à 245 avec l’ouverture de l’école de Ripère, soit 17 % en plus. Les chiffres donnés par les recensements étant stables, j’attribue cette augmentation à l’obligation de la scolarité pour tous.
Quel était donc le taux de scolarisation à Ripère avant ces lois ? Je n’ai rencontré aucune signature de Ripérens avant cette période, ni à Louin, ni à Maisontiers…
Pour Ripère et ses enfants, cette école fut un immense cadeau de la IIIe République. 5.pngEnfin, filles et garçons furent soumis aux mêmes règles et objectifs. Ripère eut une école «géminée», filles et garçons étudiaient ensemble dans la même classe, mais un grillage les séparaient sur la cour ; « ouf, la morale était sauve ! ». Pourtant, ces élèves empruntaient les mêmes trajets pour venir à l’école. Cette école de hameau a instruit jusqu’en 1972 les enfants de l’ouest de la commune, ceux de Ripère, la Martinière, l’Herpinière, la Bironnière, Jaunasse, Ratil et autres fermes… Le mercredi fut le jour de congé et non le jeudi comme c’était la règle nationale. Mercredi, c’était le jour du grand marché aux bestiaux de Parthenay.
Pour la vie religieuse, Ripère resta tourné vers Maisontiers, et les enfants de Ripère furent baptisés, catéchisés par son curé. Son cimetière a continué d’accueillir les habitants de Ripère et son garde-champêtre attendait le corbillard à la « frontière » communale pour vérifier le plombage du cercueil.
Au milieu du XXe l’école religieuse de filles de Maisontiers scolarisait une partie des filles de Ripère. Les autres furent la source de relations tendues entre l’instituteur de Ripère et le curé de Maisontiers. Les séances de catéchisme n’étaient jamais le mercredi jour de congé, c’était le matin avant 9 h ou le midi entre 13 et 14 h, juste avant les heures de classe. Le dessous des guerres scolaires…
Ripère est toujours aussi loin de Louin…

La résistance : le monument de Ripère.

6.pngAprès la seconde guerre mondiale, les écoliers se regroupaient autour de l’institutrice Mlle Morin, pour les commémorations, devant le monument au milieu du village. Ils scandaient «mort pour la France» à l’appel de chaque nom.
N’OUBLIEZ PAS
DÉPORTÉS
BONET Arsène
GEANTET Casimir
CAILLAU Ernest
GRIMAULD Marcel
COMBATTANTS
CHARGY Alfred
COUSIN Eugène
1939-1945

Le parachutage du Bois de dix-heures.
«Si je meurs, venge-moi» fut le message de la BBC.

7Dans la nuit du 24 au 25 juillet 1943, les 17 femme et hommes de l’équipe constituée par Daniel Bouchet médecin de Saint-Loup-sur-Thouet, du mouvement Organisation Civile et Militaire (OCM), réceptionnèrent et transportèrent trois tonnes d’armes parachutées au bois de Dix-Heures à proximité de Maisontiers. Une partie des armes fut cachée à Ripère par Arsène Bonet. Une première arrestation eut lieu le 9 août. Les autres membres du groupe furent arrêtés en octobre, et parmi eux, ceux de Ripère et Maisontiers. La plupart furent déportés. Daniel Bouchet, notre médecin de Saint-Loup, déporté, revint de Buckenwald.
Arsène Bonnet (déporté et mort à Mulsen en septembre 1944) et Fernand, l’enfant du jeu de la poêle, étaient frères ; ils vécurent à Ripère. J’étais à l’école avec le plus jeune fils de Casimir Geantet, déporté et mort à Hradichko en mars 1944. Camille GUINDON, qui participa lui aussi au parachutage du bois de Dix-Heures, était le maréchal du village, notre voisin et un homme fort apprécié.
Ils étaient des enfants de Ripère, ont fait l’apprentissage de la vie dans ce village où ils furent élèves dans la classe unique de l’école…

Et Ripère aujourd’hui ?

8Plus de cris d’enfants dans la cour d’école, plus d’enclume qui résonne, plus de cafés avec leur jeu de boules, le car transporte les enfants vers leur école, le charron est devenu entrepreneur menuisier, on prend sa voiture pour aller travailler… c’est le Ripère du XXIe.
La société de boules en bois résiste. Hommes et femmes se retrouvent toujours avec la même gaieté dans les concours où résonne encore le patois d’ici.
« I sus une droillère d’ quou village, et olé là qu’i é grandi. »
(Je suis une fille de ce village, et c’est là que j’ai grandi.)
Dans mon souvenir, enjolivé probablement par l‘éloignement, Ripère était un village sans église, sans château, loin des pouvoirs, marqué par notre histoire nationale ; c’était un village indépendant, vivant, porteur de symboles forts.
C’est dans ce contexte qu’est né mon rêve : que TOUS les enfants puissent s’asseoir sur les bancs d’une même école pour se connaître, se respecter et savoir vivre ensemble.

Sources
https://memoiredelouin.fr/
https://conservatoiredelaresistance.vpweb.fr/r-gion-de-parthenay
https://www.thinglink.com/scene/507491635601342464
https://amicale-py.wixsite.com/boule-en-bois
– Instruction publique Rapport de l’Inspecteur d’Académie sur les écoles de hameau construites à l’aide du crédit du un million alloué par l’état au département des Deux Sèvres (arrêté ministériel du 27 novembre 1882)
– « Si je meurs, venge-moi » : mémoires d’un agent de la Résistance Dr Daniel Bouchet Editions U.P.C.P. Geste paysanne
– Et bien sûr les Archives départementales des Deux-Sèvres