J comme (la) Jarge de Sidonie

Un texte de Danièle BILLAUDEAU

Elle cousait à la Jarge, Sidonie,
Des nappes et des serviettes,
Des chemises à bretelles
Avec ou sans dentelle,
Des gros draps de coton cousus par le milieu,
Brodait le jour échelle,
Le point de tige et celui de bourdon,
Garnissait étagères et vieux lits à rouleaux.
Sidonie à la Jarge,
Cousait et brodait son trousseau.

La « Jarge » ? Oui, mais laquelle ? Parce que lorsqu’elle brodait à sa fenêtre, Sidonie regardait en direction de Pioussay, mais, quand elle quittait sa grande propriété par l’arrière, elle foulait les terres de Lorigné.

Pour tenter de satisfaire ma curiosité, j’ai consulté l’acte de partage anticipé qui fut passé entre les époux Billaudeau/Sicaud, arrière-grands-parents paternels de Sidonie, et leurs six enfants en mars 1862. Il ne nous aide en rien ou plutôt il confirme la situation particulière de la propriété, assise sur les deux communes mais aussi sur deux cantons, puisque Pioussay dépend de Chef-Boutonne tandis que Lorigné est rattachée à Sauzé-Vaussais.
Dans la liste des quatre-vingts biens constituant la masse à partager, nous trouvons au premier point : « La principale chambre d’habitation située à la Jarge de Pioussay » tandis qu’au dernier point, nous avons « une maison en location située à la Jarge de Lorigné ».
Quoiqu’il en soit, Sidonie n’y est pas née puisqu’elle a vu le jour au village de la Rogneuse à Pioussay, en 1890. Le recensement de 1891 nous apprend, qu’alors âgée de six mois, elle y vit avec sa jeune maman, Marie Robert, âgée de 18 ans, son grand-père maternel, Gatien Robert âgé de 47 ans, veuf depuis quelques mois et ses arrière-grands-parents maternels, Pierre Robert, cultivateur de 73 ans et Marie Demondion, sa femme. François Billaudeau, père de Sidonie, n’y est pas mentionné. Mais aux recensements suivants, elle a déménagé puisque nous la retrouvons à la Jarge  de Pioussay en compagnie de ses deux parents cette fois-ci.
Pour les besoins de l’article, j’ai donc appelé ce village « la Jarge de Sidonie » qui, à son époque, était le carrefour de tous les possibles puisqu’au moment des frairies*, les prétendants quelque peu éméchés arrivaient par les deux côtés : de la Chebassière, en passant par le Sauvage, il ne leur restait qu’à traverser la grande plaine de contestation où tournaient autrefois les ailes d’un moulin Billaudeau et ils arrivaient à la Jarge par des lieux de rendez-vous incontournables, soit au choix, la croisée de Pisse-Poule ou le carrefour de Quou d’aïasse**.
Les chemins de la Jarge par l’autre côté, passaient par Cache-Peneuil***, traversaient les brousses, les ouches et les pâtureaux par la pointe des mulassiers. Les galants de Sidonie à la Jarge, arrivaient par tous les côtés, s’y fouaillant même parfois, à coups de branches de châtaigniers, jouant à qui serait le plus beau, le plus fort et surtout le premier dans le cœur de la jolie fille qui tardait à trouver son « bachelier**** ».
Mais Sidonie, fille unique dans la grande propriété, obtint à Chef-Boutonne, son diplôme d’institutrice et ne s’en laissa pas conter. Celui qui déjoua tous les pièges, arriva par la Charente via la forêt de Tessé et Sidonie convola à Pioussay, le 25 août 1920, à l’âge de 29 ans. Son unique enfant, naquit à la Jarge de Pioussay neuf années plus tard, soit le 3 février 1929. Mais, Sidonie ne se remit pas de cette naissance tardive. Elle s’éteignit à Niort le 6 février suivant, abandonnant au nouveau-né, ses belles chemises brodées et sa grande propriété avec les ouches et les noyers, les belles châtaigneraies parfumées avec le bois taillis de la Chebassière aux de Lauzon qui en faisaient partie. Elle avait 38 ans.

Fut-elle inhumée dans le cimetière de Pioussay ? Je n’ai pas vérifié. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’elle n’a pas rejoint les membres de sa grande famille inhumés dans la petite église Saint-Martin qui, sur la place du village, arbore fièrement son clocher peigne et ses modillons, parce que la pratique des inhumations dans les églises était interdite officiellement depuis 1776 pour des raisons de salubrité publique et peut-être également parce que c’était un moyen dérangeant d’affirmer son identité quand les registres pastoraux vous étaient interdits.
Sous le premier banc à gauche, juste devant le chœur, subsiste encore une plate tombe, fort bien entretenue, portant les traces parfaitement lisibles, d’un lointain collatéral de 20 ans, fils de Marc Billaudeau, notaire et arpenteur de Ruffec, l’ancêtre direct de Sidonie.

3.jpgÀ ce jour, une seule tombe est identifiée dans l’église, mais les registres paroissiaux nous apprennent que huit membres de sa famille y furent inhumés de 1683 à 1767, soit pendant quatre générations consécutives, tous originaires du beau village de la Jarge de Sidonie. Nous y trouvons par ordre chronologique :

1. Pierre Billaudeau. On peut lire le texte suivant gravé dans la pierre :
cy-gist le corps de Pierre, fils de Marc Billaudeau notaire et
Harpanteur, aagé de 20 ans inhumé le 23 septembre 1683. Priez
Dieu pour son âme.

2. François Billaudeau, frère du précédent, est inhumé dans l’église de Pioussay le 21 juillet 1692, âgé d’environ 35 ans, fils de Marc et de feue Marie Brissonneau, époux de Renée Besson, elle-même inhumée le 21 mai 1720 dans l’église de Lorigné.

3. Marc Billaudeau, notaire de Ruffec, père des deux précédents, demeurant à Lorigné est « inhumé dans mon églize [de Pioussay] le 22 février 1688 aagé de 71 ans ». (vue 139/284)

4. Marie Ayrault, est inhumée dans l’église de Pioussay le 18 novembre 1702 à l’âge de 25 ans, femme de Jean Billaudeau [qui suit] de la paroisse de Lorigné (vue 203/284)

5. Jean Billaudeau, [fils de François et petit-fils de Marc qui précèdent] demeurant au village de la Jarge, âgé de 69 ans, a été inhumé dans l’église [de Pioussay] « sur le coté droit de la grande porte en entrant, le 12 janvier 1747 » (vue 62/175)

6. Jeanne Billaudeau, demeurant à la Jarge, fille de feu Jean [qui précède] et de Françoise Riché [qui suit] a été inhumée dans l’église [de Pioussay] le 6 mai 1753, âgée de 30 ans. (Vue 119/175)

7. Françoise Riché, demeurant à la Jarge, âgée de 67 ans, veuve de Jean Billaudeau [qui précède] a été inhumée dans l’église, le 11 mai 1753 en présence de ses trois enfants, Louis, François et Jean qui signent (vue 119/175), c’est-à-dire 5 jours après sa fille Jeanne.

8. Jean Billaudeau, tailleur, âgé de 48 ans, [fils de Jean et Françoise Riché qui précèdent], veuf de Marie Bernard et époux de Louise Repain, demeurant à la Jarge, a été inhumé dans l’église [de Pioussay] le 6 août 1767 en présence de Louis Billaudeau qui signe. (vue 20/203).

Compte tenu des dates et des âges au décès, on devine en filigrane, un certain nombre de drames dans cette très vieille famille de la Jarge.

Pendant qu’à Pioussay on « dépouille » les registres paroissiaux et que l’on restaure les peintures murales de la jolie petite église romane, on découvre au Québec que trois pionniers de Nouvelle France, seraient originaires de Pioussay tandis que les de Lauzon de la Chebassière (enfin leurs cousins de Bignoux dans la Vienne) y fournirent deux intendants au milieu du XVIIe siècle.

Lorsqu’en 2008, la municipalité fut sollicitée pour contribuer au grand projet régional des fêtes du 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec, Pioussay fit alors cause commune avec Celles-sur-Belle et contribua au financement d’un des nombreux tonneaux qui firent la traversée vers Québec à partir du vieux port de la Rochelle, en grande pompe et précédés du Belem. Ce tonneau de circonstance portait un message : « Attendons des nouvelles des Bilodeau, Beneteau et Bellefaye souhaiterions les accueillir à Pioussay ».

Ce fut chose faite en 2012 : un autobus grand confort s’arrêta sur la place du village avec à son bord, trente-cinq Bilodeau québécois qui avaient répondu à l’invitation. Huit bougies allumées furent déposées sur l’autel, pour huit probables cousins ensevelis dans l’église. L’ave maria s’éleva sous les voûtes romanes et on inaugura à la Jarge une plaque commémorative à la mémoire de Jacques Billaudeau, l’enfant du pays parti au XVIIe siècle qui contribua au peuplement de la Nouvelle France. Pour faire bonne mesure et n’oublia pas les deux autres pionniers, Beneteau et Bellefaye, on planta encore un érable pour célébrer l’amitié franco-québécoise. Comme nous étions le 14 juillet, on lâcha dans les airs des ballons blanc et bleu du Québec, en guise de feu d’artifice de plein après-midi.

J’allais clore mon récit en insérant les initiales brodées de Sidonie. Mais voilà qu’en y regardant de plus près, je vois dans la partie basse de la guirlande, un indice supplémentaire : un avion qui s’élance à la conquête de l’ouest. Sidonie faisait-elle des rêves prémonitoires ou bien est-ce le fruit de mon imagination débordante ? En tout cas, c’est ainsi que la Jarge de Sidonie, lieu de rencontres des mauvais garçons éméchés, devint officiellement à Pioussay, le 14 juillet 2012, un « lieu de mémoire » international dans une commune deux-sévrienne de trois cents âmes.

  •  Sources :
    Archives privées
    Registres BSNMD Pioussay et Lorigné
    Cadastre napoléonien – section B dite de la Jarge
    Recensements de populations Pioussay et Lorigné
    Acte de partage anticipé entre Louis Billaudeau / Jeanne Sicaud son épouse et leurs enfants – Notaire PARIS – Cote 3E 10040

* Festivité consacrée au divertissement et à la bonne chère, aussi fête patronale de village.
** Ajeasse en poitevin ou encore pie en bon français de la République
*** Guenilles
**** Son amoureux

11 commentaires sur « J comme (la) Jarge de Sidonie »

    1. Merci. Une lignée ordinaire à partir d’un contexte extraordinaire comme les personnes que j’ai rencontrées autour de ces recherches. C’est un lieu magique où quelques vieux châtaigniers portent encore tout le poids de l’histoire.

      Aimé par 1 personne

  1. J’ai retrouvé l’ambiance des récits de ma grand-mère Sidonie née en 1890. Sa vie fut bien différente de votre Sidonie pourtant. D’un milieu modeste, orpheline à 18 mois, mariée à 21 ans, élevant seule ses deux enfants quand le mari partit au front… J’aimais sa joie de vivre. Votre histoire m’a ravie, merci.

    Aimé par 1 personne

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