G comme Gaschère (madame de la) et la médecine au XVIIIe siècle

Un texte de Francis Larrouy

Avant tout propos, l’an dernier, j’ai écrit sur Ypresis et les failles géologiques de la Gâtine. Elles se sont réveillées et nous avons ressenti des secousses telluriques.

Pour le sujet pour cette année, je ne suis pas responsable ni de la pandémie ni du confinement… Les médicamentations que je vais vous exposer, bien sûr, ne les expérimentez pas.

Le 14 janvier 1669, église Notre-Dame de Niort, la damoiselle Marguerite CHABOT 19 ans, fille d’honorable homme André CHABOT pair et bourgeois de cette ville épouse Jacques THIBAULT 31 ans escuyer, sieur de la Gaschère, fils de Jacques THIBAULT escuyer, sieur du COLOMBIER. Le curé est   F. PRUNIER. » (AD 79 registres paroissiaux Niort)

Le mariage est préparé depuis le 27e jour de décembre 1668 et prévoit une dot de six mille livres payable en deux fois par les parents de la mariée. Le contrat de mariage est passé devant André AUGIER et Claude ARNAUDEAU, notaires royaux à Nyort.

Elle ne sait pas que Jacques THIBAULT sera nommé maire de Niort en 1688, il tient son titre de noblesse de sa propriété de la métairie de la Gaschère à Secondigny. Les A.D. de Niort ont un dépôt des papiers MONTECLER 1 E SUP 8 etc. Un mémoire du 28 mars 1700 décrit les traitements appliqués à la famille et prescrits par DUFRESNE ALLONNEAU. Est-il médecin ou apothicaire ?

« Du 17 juin pour Madame une medne purgat avec rhub abalz mann fond syrop et aul »

  • En clair, une médecine purgative, il ne parle pas de clystère, dont la base est la rhubarbe, abats (cervelle, foie, rognons, tripes, poumons etc. La vitamine B12 n’existait pas encore mais ils l’utilisaient pour soigner l’anémie), mann (abréviation de manne qui est une décoction de feuilles de frêne et de sève, c’est un diurétique, un laxatif et un anti inflammatoire) et un sirop à l’ail.

« Du 2 juillet 1701 pour Madame trois on(ces) conserves bechiques et pectoralles »

  • Trois  onces représentent environ 85 grammes de préparation à base de plantes (conserves) béchiques pour les maux de poitrine et pectorale pour soulager la toux. Le médicament le plus connu est une tisane dite « tisane des 4 fleurs  composée de thym, mélisse, coquelicot et mauve ; l’angélique est aussi citée ainsi que le lierre terrestre et la bourrache. »

Photo 1 Santonique de merMadame de la Gaschère a un fils, je ne peux pas passer les médicaments qui vont lui être administrés.

« Du 25 may 1702 pour son enfan pour santonique de mer donné a plusieurs fois »

  • La santonique est aussi nommée absinthe de Saintonge. Cette plante est connue des Gaulois et utilisée à Rome. Elle fait partie des plantes vermicides, son nom scientifique est artemisia maritima. Autrement dit il  a pris un vermifuge.

photo 2 corne de cerf« Du 3 octobre pour le mesme demie on(ce) cornes de cerf préparée pour faire sa tisane »

  • Traditionnellement, la corne de cerf est réduite en poudre avec une râpe en bois. La prescription est de 14 grammes, c’est un des ingrédients fondamentaux de la médecine traditionnelle chinoise. Elle est employée depuis plus de 2000 ans comme fortifiant, pour augmenter la force et l’endurance et prévenir des maladies comme la grippe ou les refroidissements. Ce traitement sera renouvelé trois fois puis il aura doit à une médecine purgative comme celle de sa mère décrite ci-dessus.

« Le 23 décembre pour son fils un gros nouet de rhubarbe pour lui faire de la tisane »

  • Le mot nouet signifie un linge entourant la rhubarbe et noué aux deux extrémités pour la retenir lorsqu’elle a été infusée.

« Du 31 mars 1703 pour le mesme quatre prises yeux d’escrevisses préparés »

  • Ce médicament fait partie de la pharmacopée maritime au XVIIIe siècle. Les yeux ne sont pas des yeux mais des concrétions rondes trouvées dans l’estomac des écrevisses. Lavés et réduits en poudre, ils sont préparés avec du sucre et de la gomme de fleur d’oranger sous forme de bonbons, tablettes ou dragées. Leur prise passait pour adoucir les aigreurs d’estomac et les maux de ventre (le principe actif étant le carbonate de calcium).

Le 14 octobre 1703, Madame est malade et les prescriptions vont se succéder jusqu’au 11 décembre.

« Une potion cordiale fortifiante et stomachique avec sirop et ault »

  • Stomachique : soigne les douleurs d’estomac et les plantes utilisées peuvent être la menthe, le thym, la sauge, l’ortie, et le romarin.

« Du 13  novembre pour la mesme trois prises  poudres stomatiqu. fefrifug. sont composées »

  • Il ne donne pas la composition (dommage).

Et elle aura droit le 11 décembre à une médecine purgative déjà décrite… Son fils et ses filles auront des préparations confectionnées contre les vers avec de la rhubarbe, d’hyacinthe et du sirop de chicorée et d’ail.

Pour conclure, cette médecine traditionnelle du début XVIIIe est basée essentiellement sur les purges à base de plantes. La phytothérapie (médecine par les plantes) de nos jours poursuit cette tradition mais sommes-nous plus fragiles que nos ancêtres ou les maladies ont elles évoluées ?

Bonne santé à tous.

 

F comme Féminisme avant 1945

Un texte d’Albéric Verdon, Histoire de la Gâtine poitevine et de Parthenay

Le féminisme est un mouvement qui revendique légitimement l’égalité des droits entre les femmes et les hommes dans tous les domaines et en tous lieux, notamment l’espace public. Il est parcouru de divers courants, dont certains très revendicatifs, qu’il serait trop long de détailler ici. Les militantes d’aujourd’hui sont les dignes héritières de toutes les femmes qui cherchèrent au cours de l’histoire à obtenir des droits équivalents à ceux des hommes, y compris en Deux-Sèvres.
Commençons par honorer toutes les veuves qui démontrèrent de tous temps que les femmes étaient capables de gérer les affaires, capables de diriger, capables d’assurer le même travail que les hommes en plus de leurs tâches de mère et de ménagère. Elles étaient soutenues par l’État en 1914-1918, mais ce ne n’était pas le cas dans l’ordinaire, et l’opprobre de la société frappait celles qui ne se remariaient pas, surtout lorsqu’elles étaient encore jeunes. Les femmes qui en avaient la possibilité financière trouvaient dans le célibat et le veuvage une liberté précieuse malgré les pressions de la société.
Même si les traces historiques sont fugaces, de nombreuses femmes considéraient bien avant la Révolution qu’elles devaient légitimement obtenir des droits égaux aux hommes. Ce combat fut lent – et il l’est toujours trop –, semé d’embûches pour celles qui osaient s’exprimer. Ces combats, ces revendications, on les perçoit dans la littérature de Deux-Sévriennes, et notamment dans des poèmes qui fleurissent dans la première presse du département. Ces textes sont parfois commentés par des femmes revendicatives, comme « Eudoxe P*** » de Thouars qui s’exprime dans Le Journal Officiel du Département des Deux-Sèvres du 8 vendémiaire an 11 et où elle fustige un franc-maçon : « Je le croyais sur sa réputation assez galant pour mieux juger des femmes & de leur esprit ».

Les femmes instruites mesurent mieux les inégalités qui les frappent, et on comprend dès lors que les autrices faisaient de l’éducation des filles une priorité de leurs demandes. C’est bien à travers cette éducation que les femmes vont pouvoir revendiquer des droits avec plus de vigueur et en s’appuyant sur des arguments pertinents. Il faudra cependant attendre la naissance de la Troisième République pour que les filles puissent toutes rejoindre les bancs de l’école, mais là encore l’égalité d’éducation mettra du temps à se concrétiser.

En Deux-Sèvres, il ne faut pas attendre la Troisième République pour que des femmes fassent œuvre revendicatrice avec subtilité. Nous ne connaissons que deux exemples localisés à Parthenay, mais nous sommes certains qu’il en existe bien d’autres en Deux-Sèvres. Dans un précédent challenge A-Z, nous avions évoqué l’histoire d’Adélaïde Victoire Mignonneau, une institutrice qui brava la tradition en faisant jouer ses élèves en public. Le maire considèrera cette éducation comme « mauvaise pour les jeunes demoiselles ». Nous pouvons également citer Marguerite-Marie-Pélagie Delbos, première sage-femme de la Gâtine à être formée à Paris, qui sera fort estimée, et qui n’hésitera pas à donner son avis dans une enquête d’utilité publique en 1829 quant à l’agrandissement de la place des Bancs à Parthenay, sujet ordinairement réservé aux hommes. C’est d’ailleurs la seule femme à s’être exprimée de la sorte dans les enquêtes que nous avons rencontrées dans nos recherches.

Avec la Troisième République, le nombre de femmes exprimant des revendications égalitaires va croître. En 1893, Gabrielle Réval insuffle ses idées de libre penseuse dans le jeune lycée niortais de filles, ce qui n’est évidemment pas du goût des familles. Peu après, à la charnière 1900, c’est Séraphine Pajaud qui va de ville en ville pour exprimer son anarchisme, ses idées de libre penseuse et de féministe. Elle donne ainsi des conférences à Niort et Thouars en 1898, Niort en 1904, Thouars et Bressuire en 1905, Épannes en 1911…

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Marguerite Martin

L’année 1912 marque le début d’un véritable féminisme militant et revendicatif en Deux-Sèvres avec l’institutrice Marguerite Brunet, épouse Martin, son ouvrage Les droits de la femme, et ses conférences à Thouars, Parthenay et Niort. C’est encore elle qui est à l’origine de la seule candidature féminine des municipales de 1912 dans le Centre-Ouest. Rachel Marliangeas, 22 ans, se présente à Thouars et 155 hommes vont voter pour elle, soit près de 10 % des voix, un exploit ! Maria Vérone, l’avocate et grande féministe française, était venue la soutenir. C’était la première militante d’envergure nationale, voire internationale à venir en Deux-Sèvres, de nombreuses autres suivront, surtout entre les deux guerres : Cécile Kahn, épouse Brunschvicg ; Marie-Madeleine Chenilleau, épouse Chevalier-Marescq ; Suzanne Grinberg ; Marcelle Kraemer-Bach, Germaine Sellier, épouse Malaterre.

Si Marguerite Martin a marqué le militantisme féminisme en Deux-Sèvres en 1912, c’est à Paris qu’elle poursuivra sa carrière d’institutrice, tout à la fois syndicaliste, socialiste – elle fait partie des huit femmes qui vont créer la section féminine du parti –, et franc-maçonne. Elle deviendra Grand Maître de l’Ordre Maçonnique Mixte International « Le Droit Humain ».

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Marie-Josèphe Réchard

En Deux-Sèvres, il faut attendre 1927 pour qu’une nouvelle figure militante du féminisme émerge : Marie-Josèphe Sigonneau, épouse Réchard. Épaulée par Marie-Françoise-Célestine Granet, qui deviendra une ardente présidente du groupe de Saint-Maixent, Marie-Josèphe Réchard va faire preuve de beaucoup d’ardeur pour rassembler des femmes au sein de l’Union Française pour le Suffrage des Femmes. Présidente de la section niortaise et départementale, elle dirigera également le groupe régional.
Toutes ces femmes vont oser s’exposer et s’exprimer en public, vont démarcher les politiques, diffuser des tracts, coller des affiches, publier des articles et tenir des conférences. Toutes veulent le droit de vote, non pas pour avoir le « plaisir » de mettre un bout de papier dans une urne selon l’expression d’un homme à l’esprit étriqué, mais pour obtenir des droits pour les femmes et les enfants : reconnaissance, respect, égalité, lutte contre les inégalités, notamment dans le domaine du travail : travail égal / salaire égal. Il s’agit encore de réclamer une égalité en matière d’éducation, combattre la misogynie, l’alcoolisme, les taudis, la prostitution, aider les filles mères, obtenir le droit à la contraception…
Pour le droit à l’avortement, peu de femmes osaient le réclamer avant 1945, et le droit de disposer librement de son corps est un combat difficile que certains acteurs de la société d’aujourd’hui tentent de remettre en cause, parfois avec l’aide de femmes.
Chaque femme devrait s’intéresser et prendre exemple sur ces pionnières qui militèrent dans des conditions extrêmement difficiles et qui obtinrent certains droits… Mais le chemin de l’égalité est encore long, les femmes, voire les hommes, devraient être davantage vigilants, car même les droits acquis peuvent être menacés. Les femmes et les enfants sont les premiers à souffrir lorsqu’ils sont retirés, souvent dans l’indifférence générale et plus encore dans celle des femmes.
Les Françaises votèrent pour la première fois pour les élections municipales d’avril 1945, voilà 75 ans. Trop de femmes ne mesurent pas les dangers qui guettent leurs droits en négligeant de voter, en laissant à d’autres les choix de leur destinée !

Bibliographie :

  • Albéric Verdon, Féminisme et suffragisme en Deux-Sèvres avant 1945, 2019.
  • Sur Gabrielle Réval : se référer aux travaux de Michel Montoux dans les bulletins de la Société historique et scientifique des Deux-Sèvres.
  • Sur Séraphine Pajaud : Florence Regourd, Femmes et militantes, 7 portraits de femmes engagées dans le combat social en Vendée, CDHMOT, 2016.

E comme Éléonore et les trois cloches

Un texte de Danièle Billaudeau-Bizet d’après les recherches de Marie-Madeleine GERI

Village au fond de la vallée, comme égaré, presqu’ignoré…

Je vous parle de Javarzay, avec un soupçon d’imagination. Je ne suis pas au fond de la vallée, mais dans l’église Saint-Chartier, comme égarée, dans le lieu et l’époque, presqu’ignorée. Nous sommes le dimanche 26 mars 1939, il est 14 h 30. Un triple baptême se prépare : trois bébés particuliers sont alignés dans le chœur de l’église, tous habillés de blanc. L’un d’eux porte les couleurs nationales sur sa robe baptismale. Le premier affiche le poids extraordinaire de 431 kg, le second 297 et le troisième, plus élégant, n’en pèse que 205.

…Il est joufflu, tendre et rosé.

Les trois bébés joufflus, dans quelques instants, recevront les prénoms respectifs d’Armande-Blanche-Léontine, Jeanne-Louise-Charlotte-Eléonore et Marie-Ferdinande, les prénoms combinés de leurs marraines et parrains. Dans l’assistance nombreuse on remarque aisément leur présence, ils se sont regroupés à proximité de leurs futures filleules. Sont réunis là, Blanche Léontine PIARD et Armand Isidore Pierre DESMARETS, son mari, notaire honoraire à Poitiers et aussi châtelain de Javarzay, Eléonore GUILLOT veuve JUTARD, maître DROUINEAU, avocat à la Cour de Poitiers, remplaçant du véritable parrain empêché, Jean Louis Charles BONNAN, colonel d’artillerie, commandeur de la Légion d’honneur et Croix de guerre avec deux palmes, Marie GAUBERT, sacristine habile et dévouée, accompagnée de Ferdinand GAGNON, conseiller municipal de Chef-Boutonne, également conseiller paroissial de Javarzay.

Avant la cérémonie du baptême proprement dite, on nous présente par le menu, l’histoire des trois nouvelles-nées, trois cloches en réalité, pour remplacer l’ancienne qui est fêlée. Il s’agirait là de la concrétisation du vieux rêve de Zacharie VERNOUX, le curé. Un projet estimé à 20 000 francs, mais ramené à 6 900, en privilégiant Jeanne-Louise-Charlotte-Éléonore, la cloche monument aux morts ! La reprise de la cloche fêlée rapporte 3 360 francs, la commune s’engage à hauteur de 1 500 francs, les 2 040 restant seraient pris en charge par les familles des soldats concernés. Mais, pourquoi accabler des familles déjà dans la peine voire même dans le besoin, pour certaines ? Ou l’art de faire adhérer à un même projet, les sociétés civile et religieuse !

… Ne tremblez pas, cœurs fidèles…

Compte tenu du contexte si particulier de l’après-guerre, tous les habitants de Javarzay mettent la main au porte-monnaie. Finalement, c’est la coquette somme de 16 459 francs qui est recueillie. On passe commande des trois cloches rêvées par le curé, sans hésiter.

Je suis distraite par le déroulement de la cérémonie inhabituelle, avec l’évêque, le diacre, le sous-diacre et le Saint-Chrême, les onctions et la fumée, de l’encens qui purifie tout. Je ne saisis que quelques bribes du discours : je rêvais pour mon beffroi, de trois belles cloches sur les parois desquelles les noms de nos soldats morts au champ d’honneur, auraient été gravés…  monument parlant qui chaque jour, trois fois le jour, proclamerait par leur voix harmonieuse et puissante, les sacrifices et les vertus de nos héros…

Quand trois cloches sonnent, sonnent…

Comment faire le deuil d’êtres chers si leur présence se rappelle quotidiennement aux mémoires ? Tandis que je m’interroge mentalement, je n’ai d’yeux que pour Éléonore, petite femme fluette, encore dans la soixantaine, toute de noir vêtue, guère à son aise en compagnie d’autant de notables. Je la sais fille de Joseph, feu le cabaretier de Javarzay, en même temps que la veuve d’Alexandre JUTARD, l’instituteur du village. Elle ne semble guère plus à sa place que les couleurs nationales sur la robe baptismale. Voilà plus de trente ans, en effet, que l’Église et l’État gèrent séparément leurs affaires.

… dit au monde qui s’étonne : c’est à cause d’Henri et Paul…

Tandis que je m’étonne de la présence incongrue d’Éléonore, mon oreille distraite accroche « les morts au champ d’honneur » du discours et je comprends. Je comprends qu’Éléonore est physiquement à Javarzay, mais que ses pensées vagabondant, là-bas, loin, vers le Nord ou dans l’Est, cette région qui s’est embrasée et qui lui a ravi ses enfants, Henri et Paul justement, nés à Javarzay chez leur grand-père GUILLOT, en août 1895 pour l’un, le 19 décembre 1897 pour l’autre. Alors qu’Éléonore avait la tête remplie de projets pour ses deux jeunes étudiants, la guerre les a cueillis prématurément, dans leur vingtaine, Paul à Wailly, en 1915 dans le Pas-de-Calais et Henri en 1917, dans la Meurthe-et-Moselle. Ce 26 mars 1939, dans le chœur de l’église Saint-Chartier de Javarzay, Éléonore est présente, mais elle est absente en même temps. Des rumeurs viennent de l’Est, encore.

… Quand trois cloches sonnent, sonnent…

en parfaite harmonie, comme Armande-Blanche-Léontine sonnant en SOL dièse, comme Marie-Ferdinande sonnant en DO et surtout comme Jeanne-Louise-Charlotte-Eléonore, sonnant en LA dièse,

… elles redisent aux vivants…

les noms gravés, sur la robe d’airain rehaussée des couleurs nationales : Edmond et Paul BARILLOT, René BRISSON, Gabriel de CHAMBAUDRIE, Joseph DUPUIS, Gabriel FERDONNET, Camille FOUQUAUD, Henri et Paul JUTARD, Alcide LAMY, Alphonse LEPINOUX, Victorien MARTIN, Achille et Samuel MAUGET, Louis SOULLARD, Pierre TAPIN, Jean TRENY, Fernand VILLENEUVE.

Photo Nouvelle République du 10/11/2018

… à peine, à peine une flamme, encore faible qui réclame, protection, tendresse, amour…

Pourtant, malgré la bonne volonté des habitants qui se sont cotisé pour l’amour et la paix, les trois cloches de Javarzay, comme les autres, se feront …obsédantes et monotones… quelques mois plus tard, …portant d’écho en écho… la déclaration d’une guerre nouvelle, encore plus dévoreuse que la première. Éléonore, déjà meurtrie dans ses chairs, en connaîtra les affres, mais elle n’en verra pas le terme, puisqu’elle s’éteint à Javarzay, le 11 mai 1944 à 74 ans passés.

D comme Defaye, Magdeleine

Un texte d’Annie LARROUY

Magdeleine DEFAYE est née à Béceleuf en 1798, d’un père laboureur. À l’âge de 30 ans, elle convole en justes noces avec René PAPET à Cherveux. René est issu d’une famille nombreuse. La dot de René est de 100 francs et celle de Magdeleine 600 francs. Le couple réside à la métairie de la Porte de la Carte de Cherveux avec les parents de René et un de ses frères, François. Magdeleine et René auront trois fils, René, Louis et Pierre. Les deux premiers naissent à Cherveux en 1829 et 1832 et le troisième à Saint-Denis en 1834. Le couple part donc à Saint-Denis, près de Champdeniers, entre 1832 et 1834. Magdeleine y décède à 35 ans, 4 mois après la naissance de Pierre, le petit dernier, elle est dite fermière. Je me suis intéressée à son inventaire après décès qui inventorie des objets aujourd’hui disparus.

L’inventaire nous amène dans les trois chambres du domicile avec la description des meubles et de leur contenu. Ainsi, nous trouvons :

  • L’équipement ménager : une crémaillère et son crémaillon (petite crémaillère attachée à la grande) […] deux mauvais chaneil (chaneuil : sorte de lampe à huile à fond plat suspendue au mur) […] assiettes en cailloux (sorte de céramique)…
  • La literie : 3 lits, chacun composé de son bois à quatre quenouilles […], une baillère (toile pleine de balles de blé qui sert de paillasse ou matelas) de toile une coëte […] une couverte en trois marches (sorte de serge grossière, à chaîne croisée) bleu ciel…
  • Dans une armoire en noyer sont les vêtements de Magdeleine en trois marches, sarge (étoffe de laine qui est croisée à cotes obliques), rase, coton, toile ou droguet (laine commune, étoffe à bas prix), les coëffures en mousseline organdy et coton sans oublier les bijoux : bagues, jonc (bijou circulaire à épaisseur régulière) et claviers (ou crochet de châtelaine), un justin (casaquin, la partie du vêtement qui couvre le haut du corps des femmes à la campagne) en basin (tissu à effet de bandes)…
  • Un vieux coffre sans ferrure est rempli d’étoupes (résidu grossier de fibres textiles, obtenu lors du traitement du chanvre ou du lin) de lin en poil […] d’étoupes de chanvre en poil […] d’étoupes blanc […] de fil écru dit fil reparon (étoupe de deuxième qualité) […] de filasse…

Puis les objets trouvés dans les autres bâtiments et dépendances :

  • Dans le fournil est inventorié le nécessaire à fabriquer le pain, une met à pétrir […] de la méture (méteil : mélange de froment et de seigle ou d’orge) […] douze paillons (corbeille en paille tressée) […] trois pelles de four en bois […] un raballon (râteau utilisé pour retirer les braises du four) …
  • Dans les différentes dépendances nous trouvons divers outils ou ustensiles, une percette (petite vrille), une grèle (tamis, crible) deux hareaux (ou areau : charrue archaïque) sans socs, des planches servant de charclure (peut-être de ridelle ?) de charrette […] un fouillet (sorte de scie à main), un détreau (grande hache, grande cognée), une vrilte (peut-être vrille, sorte de tarière) […] deux piardes (espèce de pioche) […] trois guignettes (genre de petit sarcloir) et un loup à gosses […] un cabasson (garde-genoux, boîte en planches dans laquelle s’agenouillent les femmes qui lavent le linge au bord de l’eau) […] une charrette dont les roues sont à jentes etroites garnie de rancher (panneaux placés à l’avant et à l’arrière de la charrette, c’est la ridelle à claire-voie faite en forme de râtelier) […] une charrue complette charruegarnie de soc et coutre (partie tranchante fixée en avant du soc de la charrue) […] un petit tas de fagots fournille (fagot de ramilles et branchages destiné à chauffer les fours) […] une sivière rouleresse (charrette ou brouette à bras)…

Le couple ne semble pas habiter dans une simple masure. L’inventaire recense plusieurs chambres (ou pièces) et dépendances. Une des dites chambres ne contient pas moins de 60 kg de fibres textiles diverses et des hardes (11 jupes et tabliers, coiffes, justins, bijoux, etc.) pour une valeur estimée à près de 320 francs. Dans la cour est recensé un cheptel d’une valeur de 1 580 francs. Magdeleine et René ne semblent pas vivre dans la pauvreté.

L’inventaire nous apprend la présence de Françoise, une sœur de René. Elle habite la maison depuis la mort de la défunte. Elle y réside toujours lors du recensement de 1836. On peut imaginer qu’elle soit venue aider son frère pour s’occuper des enfants. À noter dans l’inventaire un passif de 14 francs « pour mois de nourrice » chez un habitant de Germond, sans précision de date. Peut-être avant l’arrivée de Françoise ? Pour l’anecdote, Françoise rencontre un journalier à Saint-Denis et se marie à Cherveux, lieu de résidence de ses parents, en 1836.

Pour la fin de l’histoire, en 1836 le père est toujours à Saint-Denis avec ses enfants. Il partira prendre une ferme à la Gachère de Secondigny où la famille PAPET fera souche. Cette ferme est la propriété de THIBAULT de NEUCHÈZE de Saint-Denis. À Saint-Denis, aurait-il déjà exploité une métairie de ce THIBAULT de NEUCHÈZE ?

Sources

  • Le parler de Poitou-Charentes, Vendée, Éric Nowak, Christine Bonneton, 2011.
  • Lexique de l’ancien français, Godefroy, Paris, 1901.
  • Dictionnaire du monde rural – Les mots du passé, Marcel Lachiver, Fayard, Aubin Ligugé, 1997.
  • Glossaire du Patois Poitevin, abbé Lalanne.

C comme Chapelière

Un texte de Michèle Rivière

Saint-Laurs en bref

Saint-Laurs est une petite commune rurale du nord-ouest du département des Deux-Sèvres, proche de la Vendée, composée de plusieurs villages, disséminés autour du bourg. Les premiers recensements des Laurentins montrent une population aux alentours de 500 habitants en 1830. Le nom de Laurentin vient du nom latin Sanctus Laurus au XIe siècle et Sanctus Laurentius au XIIe d’après Bélisaire Ledain dans son ouvrage Dictionnaire topographie du département des Deux-Sèvres. Puis du XVIIe siècle jusqu’à nos jours, on trouve différentes écritures comme Saint-Laur, Saint-Lors et Saint-Laurs. Entre 1840 et 1920, la population augmente pour atteindre 1 300 habitants probablement avec le développement des extractions minières, diminue à leur fermeture, et se maintient actuellement autour de 500 habitants.

La chapellerie, les fondateurs

La chapellerie n’est pas non plus étrangère à cette augmentation de la population. Si, souvent, la chapellerie est moins connue que les mines, elle mérite cependant que l’on s’y intéresse car elle a permis à des femmes de travailler hors de chez elles. Fondée par Astié et SICOT en 1881, aux Landes, elle est transférée au village de la Rampière en 1883 par Gustave Julien Edmond SICOT. La chapellerie étant située à la Rampière, je ne m’intéresserai qu’à ce gros village en sachant qu’au fur et à mesure des années, des chapelièr(e)s habitaient certains des autres villages de Saint-Laurs. En 1881, 16 chapelièr(e)s, domicilié(e)s dans plusieurs villages de Saint-Laurs, y travaillaient. Les employé(e)s sont jeunes et on peut imaginer les garçons préférant travailler à la chapellerie pour échapper à la mine et les filles pour ne pas être servantes. Et au fur et à mesure, les anciennes ouvrières laissèrent la place aux plus jeunes. Gustave Julien Edmond SICOT était chef d’atelier, tandis que Jean Pierre Marie Fortuné Astié était fabricant de chapeaux.

 Gustave Julien Edmond SICOT épouse en 1883 à Saint-Laurs Marie Marguerite Sénéchaud, née en 1863 à Faymoreau (85). Un contrat de mariage est fait le sous le régime de la communauté auprès de Maître Lecompte Marius à Coulonges.

Jean Pierre Marie Fortuné Astié est né en 1849 à Roumégoux dans le Tarn.  Il est veuf de BéLY Rose Cécile, décédée en 1893 à Saint-Laurs et s’est remarié avec LANGUILLAUME Marguerite Marie en 1899 à Bressuire et dont il a eu deux enfants. Il a été fait un contrat de mariage chez Maître BARRION à Bressuire. Il n’est pas déposé aux Archives. Il décède en 1921 à Coulonges-sur-l’Autize.

En 1886 parmi les 401 habitants de Saint-Laurs, il y avait 9 chapelièr(e)s. Cette même année, SICOT reste seul propriétaire. En 1891, le nombre des chapelièr(e)s passe à 10. SICOT avait fait construire un atelier à Roc-Cervelle de Béceleuf pour la fabrication de la matière première, c’est-à-dire le feutre par foulage et mise en forme.  En 1901, Gustave Julien Edmond SICOT était toujours patron, n’employait plus que 6 chapelièr(e)s habitant à la Rampière. En 1906, SICOT n’avait plus que 4 chapelièr(e)s, plus son fils et les deux frères Gustave et Arcène GAUDIN.

Il n’y a pas eu de recensement entre 1912 et 1936. En 24 ans, il se passe beaucoup d’évènements. Préférant se tourner vers la prospection du charbon, Gustave Julien Edmond SICOT a cédé la chapellerie à l’un de ses employés, Arcade Magloire Marcellin GAUDIN entre 1906 et 1922 qui lui-même la confie en 1926 à ses deux fils Abel et Maurice GAUDIN. En 1936, 4 chapeliers sont recensés dont les 2 nouveaux patrons : Abel Firmin Gustave et Maurice Arcade Constant GAUDIN, fils d’Arcade Marcellin Magloire GAUDIN et BAILLET Marie Louise, déjà présents sur le recensement de 1906. Ainsi nait la Société Gaudin Frères ne fabriquant plus que des chapeaux en feutre, souples et melons, pour hommes.

Ils figurent dans les recensements de 1946 à 1975. En 1949, les avaient rejoints Serge, le fils de Maurice, né en 1923 à Saint-Laurs et marié avec Renoux Lainé Armande, née en 1920. Serge GAUDIN a créé Les établissements Gaudin. En 1962, il était seul chapelier. Maurice Arcade Constant est décédé en 1955 à Saint-Laurs et Abel a cessé ses activités. Avec Serge, travaillaient 2 nouvelles chapelières jusqu’en 1975.

En 1975, l’activité de la chapellerie s’est diversifiée puisque Serge GAUDIN est devenu fabricant de casquettes. Son fils, François est apprenti casquettier avec 7 chapelières. Ce savoir-faire à la française était une référence. De grandes marques de vêtements passaient des commandes. Des articles étaient vendus dans l’ouest de la France et à Paris. Son fils ne voulant reprendre l’entreprise, il l’a vendue en 1986 à un confrère qui s’est retrouvé en difficulté à cause de la concurrence étrangère et a dû délocaliser dans un pays émergent.

Ce fut la triste fin de la chapellerie de Saint-Laurs qui pendant un siècle a donné du travail à des femmes et des hommes et a participé au maintien de la démographie dans la commune.

En plus de la chapellerie, Serge GAUDIN s’est beaucoup investi dans la vie de la commune de Saint-Laurs. D’abord conseiller municipal en 1959, il a été maire de la commune de 1963 à 2001. Tout au long de ses mandats, il n’a cessé de vouloir moderniser la commune, restaurer les bâtiments anciens et améliorer la vie des Laurentins. Ainsi, il a fait construire en 1980, la salle des fêtes, qui porte son nom, et en 1981, le stade de football. Il avait créé en 1976 le centre d’activités pour les aînés appelé Club des Aînés.

Serge GAUDIN et son épouse sont décédés à Coulonges-sur-l’Autize ; lui en 2014 à 91 ans et elle en 2013.

Une chapelière

Le thème du challenge de cette année 2020 est une femme, son métier, sa vie, sa famille. Je fais des recherches sur la famille ROUX de Saint-Laurs et c’est tout naturellement que je me suis intéressée à la vie de Victorine Marie Guillemet, née le 3 octobre 1868 à la Rampière de Saint-Laurs. Elle était la fille aînée de Victor Joseph, charpentier, et de PENOCHET Marie Madeleine, couturière et épicière à la Rampière au recensement de 1891. Mariés en 1867, ils ont eu 4 filles et 2 garçons. Dans les communes où il y avait des écoles, les garçons étaient séparés des filles. Victorine est peut-être allée à l’école privée de filles de la Rampière, ouverte en 1874 par M. Casimir Morisset, maire de l’époque, et tenue par une religieuse, ou à l’école du lieu-dit le Creux-Rouge ouverte en 1875. Là encore, l’école était privée, tenue par des sœurs à la demande de la société des fours à charbon, principale financeur des travaux. En 1882, les lois Jules Ferry ont rendu l’école obligatoire et laïque, permettant à tous les enfants d’apprendre à lire, écrire et compter. Ce fut le départ des religieuses enseignantes. L’école de la Rampière est devenue communale en 1884. Victorine vivait chez ses parents et elle a été chapelière à la Rampière de 1886 à 1891.

Depuis toujours, les femmes ont participé activement aux travaux nécessaires à leur vie et celle de leur famille. Les hommes ont largement dominé la société en termes de métiers et de pouvoirs. Les fonctions des femmes restaient la maternité, les tâches ménagères et à la campagne, les travaux agricoles. Le poids des coutumes et de la religion décourageait les femmes à avoir une activité professionnelle. De ce fait, la femme ouvrière était devenue une figure scandaleuse parce qu’elle était salariée. Elle voulait être indépendante et échapper à son tuteur naturel, son mari. Au XIXe siècle, le secteur de grand emploi féminin était le textile. Mais les femmes percevaient un salaire inférieur de moitié à celui des hommes pour le même travail. Les conditions étaient difficiles compte tenu de la chaleur dans les ateliers et du nombre élevé d’heures de travail. À la maison, les femmes continuaient de travailler. Elles étaient mère, épouse, s’occupaient des soins du ménage, souvent des animaux et aidaient aux travaux des champs.

Pendant la Grande Guerre, dans tous les domaines de la société, les femmes ont remplacé les hommes partis au front. Elles sont devenues chef de famille et ont prouvé aux hommes qu’elles pouvaient les remplacer. Certaines sont restées seules. Les femmes réclameront plus de droits. Elles n’obtiendront le droit de vote qu’en 1944, alors que d’autres pays impliqués dans le conflit de la Seconde Guerre mondiale l’avaient attribué bien avant la France.

Le métier de chapelier était ancien. La corporation figure dans Le Livre des Métiers écrit par Étienne Boileau, prévôt des marchands, à Paris, au XIIIe siècle. Il y avait des chapeliers de feutre, de coton, de paon. En 1578, à Paris, la corporation fut définitivement organisée. Elle avait son propre blason et sa devise : D’or aux chevrons d’azur, accompagnée de trois chapels de cardinal, les cordons de chacun huppés de trois pièces.  Leurs rites d’initiation étaient des plus secrets. En 1776, elle fut réunie au corps des bonnetiers et des teinturiers. Le chapelier exerçait un métier artisanal et vendait des chapeaux pour hommes qu’il fabriquait en moulant une matière sur une forme. Le chapeau était réalisé en une seule pièce. Le mot médiéval chapel , viendrait du latin caput signifiant tête. Le chapeau a évolué d’un rôle de protection à un statut d’affirmation sociale au XIXe siècle.

À 24 ans, Victorine épouse Auguste Armand ROUX, d’un an plus âgé, le 4 juillet 1892 à Saint-Laurs. Ils ont 3 enfants, Fernand, né en 1894, et des jumeaux, Albert et Germaine, nés en 1898.  Au XIXe siècle, les femmes accouchaient à domicile, parfois avec l’aide d’une sage-femme. Compte tenu d’une hygiène précaire et de l’absence de suivi médical, nombre d’enfants mourraient à peine nés ou certaines mères ne survivaient pas à l’accouchement à cause des hémorragies ou des infections.

L’année 1898, ils étaient cabaretiers à la Rampière. À l’époque, le cabaretier tenait un commerce de vin au détail et servait à manger contre de l’argent. Auguste Armand ROUX a fait son service militaire. Sa fiche matricule, n° 1344 montre qu’il sait lire, écrire et compter. Il a été incorporé en 1888 et a accompli son service militaire dans plusieurs régiments où il a reçu le grade de caporal en 1891. Libéré des obligations militaires, il est rentré dans ses foyers en 1913.

Le café Roux de Saint-Laurs (source AD79+86)

 La mère de Victorine, Marie Madeleine PENOCHET, est décédée le 6 avril 1893, âgée de 46 ans, à Saint-Laurs. Au recensement de 1906, âgé de 69 ans, Auguste Armand ROUX était charpentier aux mines de Saint-Laurs. En 1901, Victorine était sans profession et son mari, boulanger. En 1906, ils tenaient le célèbre café Roux de la Rampière près de la chapellerie. Ils étaient aussi débitants de tabac. Mais Auguste Armand ROUX est décédé le 25 juillet 1915, 2 ans après sa libération des obligations militaires. En 1936, Victorine toujours débitante de tabac, tenait seule le café, âgée de 68 ans.  Son fils Albert, né en 1898, est coiffeur à la Rampière. Il avait épousé Emma Laure Amédée GAUDIN, sans profession, née en 1897, fille de Alisse Dieumegard et de Gustave Célestin Gaudin, lui-même fils de Félix Magloire Gaudin.

Ils vivaient avec Victorine dans la même maison, ainsi que Jean Paul, né en 1924, le fils d’Albert et d’Emma. Victorine Marie Guillemet, épouse d’Auguste Armand ROUX est décédée à 81 ans, le 16 janvier 1949 à Niort et Albert ROUX, le mari d’Emma, le 30 septembre 1957 à Saint-Laurs âgé de 59 ans.

En 1962, Emma ROUX poursuivait son travail de débitante à 65 ans. Elle est morte le 4 mai 1978 à Thouars âgée de 81 ans.      

Dans cette commune rurale, la création de cette entreprise familiale qu’a été la chapellerie a fourni du travail à des femmes et des hommes pendant plus d’un siècle. Pour les hommes, ne pouvant pas, ou ne voulant pas travailler dans les mines, cet emploi a été le bienvenu. Les femmes, avec leur revenu qui, tout en étant complémentaire de celui de leur mari, leur a permis de devenir indépendantes financièrement au cours du XXe siècle. Victorine, a été un exemple parmi tant d’autres. Même si elle n’a travaillé que peu d’années à la chapellerie, pour ensuite tenir le café Roux, elle a vécu les tout débuts de l’autonomie féminine.

Un grand merci à Mme Marguerite MORISSON-GABOREAU pour l’aide apportée au démarrage de ce travail.

Ce modeste récit est dédié à Mano et Nany les arrière-petites-filles de Victorine, chapelière à la Rampière de Saint-Laurs.

B comme Baronne de la Porte de Puyferrat

Un texte de Michel Grimault

Les anciens de la commune de Chauray, et plus particulièrement ceux du village de la Roche, connaissaient tous quelque anecdote concernant la baronne qui avait habité le château autrefois, une femme dont la personnalité et les actions avaient profondément marqué les esprits.

Alexandrine Henriette Léontine Coumeau est née à Cours le 14 octobre 1837, au domicile de sa grand-mère, comme cela se faisait souvent autrefois. Son père, Jacques Coumeau, était marchand. Il avait épousé Victoire Alexandrine Gusteau en 1835 et le couple habitait Niort. Jacques Coumeau était propriétaire et conseiller municipal de la ville de Niort lorsque Léontine, qui avait près de vingt-et-un ans, épousa Pierre Amédée Godin, âgé de quarante-huit ans, le 7 septembre 1858 à Niort. Ils étaient cousins avec une génération d’écart, car elle avait pour grand-mère paternelle Marie Désirée Godin, sœur du père de son époux, Pierre Venant Godin. Ce dernier, épicier fortuné de Niort, avait acheté le château de la Roche de Chauray et les terres qui en dépendaient lors d’une vente aux enchères à la bougie, le 31 décembre 1821.

Pierre Venant Godin est décédé à Niort le 9 octobre 1833, laissant Pierre Amédée comme héritier. Celui-ci est venu habiter au château de la Roche en 1835 avec quelques domestiques. Désormais Chauraisien, Pierre Amédée proposa, en 1857, de mettre fin à un litige foncier ayant autrefois opposé son défunt père à la commune de Chauray, en échange de quoi, il faisait donation à celle-ci d’un terrain pour l’établissement d’un nouveau cimetière communal pour lequel la municipalité recherchait un emplacement.

Léontine vint habiter le château de la Roche avec son époux et les serviteurs de celui-ci. Pierre Amédée Godin avait complété le domaine de la Roche, autrefois propriété de Charles Louis Duchilleau, de vieille noblesse et officier de marine, par d’autres exploitations alentour. Il était, de beaucoup, le plus imposé de la commune car le plus riche, et y avait une influence certaine, ne serait-ce que par l’autorité qu’il avait sur les gens qui dépendaient de lui, métayers et bordiers de ses exploitations. À partir de 1853 jusqu’à sa mort, Pierre Amédée Godin fut conseiller municipal, même s’il fut peu présent la dernière année pour cause de maladie.

Le G de Godin et le C de Coumeau, enlacés avec le L de Léontine, sur la grille en fer forgé du château

Pierre Amédée Godin décéda à Niort le 25 février 1881. Le curé Ragot ayant l’intention de restaurer l’église Saint-Pierre de Chauray, Léontine, lui fit un don de 10 000 francs, avec semble-t-il l’intention de faire inhumer son défunt mari dans la chapelle latérale. L’adjudication n’avait pas encore eu lieu lorsque le scandale éclata. Le préfet fut informé que la fabrique (il s’agit du conseil de fabrique, chargé de l’administration de l’église paroissiale) aurait autorisé la construction d’un caveau dans la chapelle, au profit de la famille Godin, principale donatrice ! Non seulement le caveau n’était pas prévu dans le devis mais, de plus, les inhumations étaient interdites dans les églises. Interrogé à ce sujet, le curé apporta un démenti formel et expliqua qu’on avait seulement extrait des pierres pour la construction. Pour en avoir le cœur net, le préfet diligenta un agent voyer sur les lieux. Celui-ci constata l’existence d’une excavation d’environ 4 mètres de profondeur ayant pour conséquence de tripler le coût des fondations alors que les pierres extraites étaient impropres à la construction. Comme il n’y avait pas de commencement de maçonneries et devant les dénégations vigoureuses du curé, on ne put prouver qu’il ait eu le projet dont on le soupçonnait. L’affaire en resta là, mais aucun caveau ne fut construit dans la chapelle.  Alexandrine Henriette Léontine Coumeau, veuve Gaudin, qui tenait à laisser son empreinte dans l’église dont elle avait financé la restauration, fut la marraine de la cloche installée en 1878, baptisée Henriette Pauline, le parrain étant Paul Frappier, maire et président de la fabrique de Chauray.

L’église de Chauray, après sa restauration par le curé Ragot

Ayant hérité de son défunt mari, Léontine prit en main la gestion du domaine, lequel comprenait alors à Chauray les métairies de Chaillé, du Deffend, du petit Deffend, du Bourgneuf, du Poteau, du Sailier, de la Chapellerie, de la borderie de la Doucelinière, et à Niort, celle de Saint-Martin. Il y avait là de quoi occuper la solitude de son veuvage. Elle se révéla une active et excellente gestionnaire. Soucieuse du bien-être de ses fermiers, elle fit démolir et reconstruire la plupart des bâtiments de ses métairies. Elle fit même déplacer celle du Bourgneuf, à l’origine voisine du château, en la reconstruisant sur une parcelle à l’ouest de la route de François, afin de dégager les abords du château et d’y aménager un parc boisé. C’est également à la même époque que fut construite la serre du château.

La veuve Godin ne resta pas seule très longtemps, car elle épousa le 29 mars 1883 à Chauray Ludovic Gaston Jules de la Porte de Puyferrat, noble désargenté mais pouvant s’enorgueillir du titre de baron. Contraint de travailler faute de fortune personnelle, le baron exerçait alors le métier d’inspecteur d’assurance pour le compte de la compagnie La Nationale. Il demeurait à Lorient où il était né le 3 avril 1844. Il avait donc presque sept ans de moins que son épouse.

Cette union ne fut certes pas un mariage d’amour, mais chacun y trouvait son compte. La dame Coumeau devint baronne en même temps que le baron redorait son blason. Ainsi dispensé de gagner sa vie à la sueur de son front, il parait que le noble époux préférait courir la gueuse dans la capitale plutôt que de se morfondre dans le château provincial de son épouse. Ludovic Gaston Jules de la Porte de Puyferrat décéda à Bordeaux le 14 décembre 1889.

Léontine Coumeau, baronne de La Porte de Puyferrat, s’est éteinte le 19 novembre 1921, à Niort.

A comme Aymard (les filles qui font souche au Québec)

Un texte de Danièle Bizet-Billaudeau

De la naissance de Barbe, j’en sais l’année : 1619. Pour Madeleine et Anne ses deux sœurs, c’est simple : elles sont baptisées à Niort, par le curé Meaulme, en août 1626 pour l’une, en octobre 1627 pour l’autre. Ce qui est drôle, c’est qu’avec les mômes, on en connait un rayon chez les AYMARD, puisque les filles en question se situent respectivement aux 2e, 7e et 8e rangs d’une fratrie de onze enfants, chez Jehan, tailleur d’habits de la rue Basse et Marie BINAU son épouse. Les femmes de cette époque ne résistent pas longtemps aux maternités successives, mais Marie tient bon et c’est Jehan qui succombe. Il n’est plus là quand naît son dernier fils, à titre posthume, le 29 mars 1631.

Barbe vit donc chez sa mère qui tient l’échoppe du défunt tailleur d’habits, pour nourrir sa famille, avec de nombreux frères et sœurs. La vie n’y est pas toujours douce pour des orphelins, dans ce quartier de Niort où le Merdusson conduit à la Sèvre les déchets accumulés des halles commerçantes. Heureusement, un tailleur d’habits en remplace aisément un autre et Marie BINAU convole en secondes noces, en novembre 1632, avec Anthoine LEURINCK, maître tailleur d’habits. Il taille de si beaux habits, l’Anthoine, que les clients se pressent dans l’échoppe niortaise, apportant depuis La Rochelle, des rumeurs de prospérité nouvelle.

L’aventure du Québec commence avec Jean de Pampelune dans la boutique niortaise. Ce n’est point l’habit qui l’attire, il est pourvu sur ce point. C’est après Françoise qu’il soupire, une autre fille ESMARD, celle qui vient juste après Barbe. Avec elle, le jeune homme évoque le ciel bleu de l’Espagne, l’échoppe de La Rochelle, qu’il tient avec Simon son frère dans la rue commerçante du Temple, laquelle voit passer marchands et capitaines. À La Rochelle, les bateaux vont et viennent. Jean DENARP de Pampelune, fils d’Odet dit La Plume, est maître tailleur d’habits, naturellement. Est-ce qu’un tel surnom peut laisser insensible la petite-fille d’un écrivain ? En effet, le protestant niortais Daniel BINAU, manie la plume habilement et Françoise a 16 ans. Elle rêve d’ailleurs, forcément. Voilà qu’elle se surprend à adorer l’Espagne et qu’elle succombe, aux charmes de Pampelune, fils de La Plume. Elle l’épouse en 1638, abandonnant à Barbe, les mômes de la rue Basse.

Mais les mômes, à La Rochelle, ils naissent aussi rapidement qu’à Niort : Anthoine dès 1639, Pierre en 1640, Augier s’annonce et Françoise fatigue. Jean DENARP pense alors à sa belle-sœur : Barbe est serviable, sait y faire avec les enfants. Il lui présente son ami Gilles MICHEL, tailleur d’habits, évidemment, dont la famille compte parmi les siens, un honorable marchand de Nouvelle France. Barbe hésite. Elle vit au quotidien les tracas de sa mère attendant un treizième enfant. Barbe est consciente de ses devoirs familiaux. Elle résiste.

Gilles MICHEL de La Rochelle vante l’air iodé du grand large, biberonné à Saint-Brieuc, en Bretagne. Il vante le dynamisme de la ville nouvelle de La Rochelle.

Avec ces enfants qui naissent et qui meurent en bas âge, Barbe ne sait plus où donner de la tête : Françoise a inhumé son aîné, elle est très éprouvée. Un troisième enfant s’annonce, elle a vraiment besoin de sa sœur auprès d’elle. L’Espagne de NARP attend secours de la Bretagne qui tarde ! Gilles MICHEL joue à fond la carte de l’entraide familiale et gagne la bataille : le 20 janvier 1641, le notaire Zacharie VIOLETTE rédige leur contrat de mariage. Elle est heureuse Barbe, pour elle-même, parce que pour sa mère c’est une autre affaire. Lui laisser la marmaille lui cause grand chagrin, mais Barbe n’est pas une ingrate, elle fait monter dans la voiture nuptiale en partance pour la Rochelle, Anne et Madeleine ses deux sœurs, âgées de 13 et 14 ans.

Pendant ce temps chez les NARP, rue du Temple, Simon qui signe La Plume, également fils d’Odet dit La Plume, le beau-frère de Françoise donc, naissent aussi des enfants : Dominje en 1639, Augier en 1641, Jeanne en 1642, Louise en 1643, Charles en 1644 et Jean en 1646. Jean NARP, encore moins résistant que feu Jehan le beau-père, ne survit pas aux grossesses de Françoise. Un nouveau tailleur d’habits se présente rue du Temple et la veuve Françoise convole en secondes noces, avec Jacques ALLAIRE, qui en plus des habits, vend également des draps de soie ! Pendant que l’ascenseur social se met en marche chez Françoise, les mômes naissent chez Barbe : Antoine en 1642, Marie en 1643. Des jumeaux qui suivent, Olivier, sort le premier du ventre de sa mère, le 2 décembre 1645. Son parrain c’est Olivier LE TARDIF, capitaine de marine. Le second nourrisson se prénomme Étienne. Vient encore Jeanne, qui aura pour parrain, Noël JUCHEREAU, Intendant des affaires du Canada. Avec tous ces baptêmes, il est clair que la Nouvelle France fréquente assidument la rue du Temple.

Comme feu Jehan, le beau-père tailleur d’habits, comme feu Jean, le beau-frère tailleur d’habits, Gilles MICHEL ne survit pas aux maternités rapprochées de Barbe qui, à 28 ans, reste veuve en charge d’enfants.

Désespérées du peu de résistance de leurs tailleurs d’habits respectifs, les filles éMARD tournent à présent leurs yeux embués de larmes vers ces beaux messieurs qui les portent et, le hasard faisant toujours bien les choses, il se trouve qu’au même moment, les TARDIF et JUCHEREAU sont à La Rochelle, en voyage d’affaires, avec CLOUTIER leur ami. Les trois hommes volent au secours des trois filles, mais Barbe porte le deuil d’un mari et de sa dernière fille. C’est Madeleine qui franchit le pas la première : le 2 avril 1648, dans la paroisse Saint-Barthélémy de La Rochelle, elle épouse Zacharie CLOUTIER, maître charpentier, commis pour la communauté des habitants, de 9 ans son aîné. Quant à Olivier LE TARDIF, veuf de 44 ans et portant bel habit, il console Barbe, tant bien que mal. Par feu Gilles MICHEL, son « pays », il sait la jeune veuve attirée par la Bretagne. Lui aussi, il est né en Bretagne avec un avantage sur son prédécesseur : il dépose dans la corbeille de la mariée, un immense pays d’automnes colorés. Il est un peu âgé, certes, mais monsieur Olivier n’est pas n’importe quel personnage : commis général de la compagnie des Cent-associés, juge-prévôt de la seigneurie de Beaupré. Ce grand monsieur est également le parrain d’Olivier, premier jumeau de Barbe qui, pas plus que Jeanne, n’a survécu aux rigueurs du moment. Barbe est désemparée. Elle fléchit mais réfléchit encore. Pour achever de la convaincre, Olivier fait écrire dans le contrat de mariage : « considérant la jeunesse de sa future épouse et l’amour qu’elle lui porte, lui donne 2 000 livres tournois. » Est-ce l’argument qui vainc sa résistance ? Barbe convole en justes noces le 21 mai 1648 à La Rochelle.

Guillaume Couture

À l’été de cette même année, Barbe ETMARD (épouse LE TARDIF) et Madeleine éMARD (épouse CLOUTIER) embarquent à destination de Québec avec leur sœur Anne AYMART et laissant à Françoise ESMART (épouse ALLAIRE) le soin de faire tourner la boutique des défunts tailleurs d’habits.

Guillaume COUTURE, capitaine de milice, greffier, Juge-sénéchal de la côte de Lauzon, découvreur, interprète pour les langues iroquoises, diplomate et notaire, ne tarde pas à remarquer Anne AYMARD belle arrivante de 20 ans, qui se laisse aisément convaincre, vu la réputation dont l’homme est auréolé à Québec. Leur contrat de mariage est signé dans la maison de Guillaume, à Pointe-Lévy, le 18 novembre 1649. C’est là qu’il promet à sa future une vache à lait ainsi qu’un lit de plume. Toujours la plume ! C’est que Guillaume porte plume à son chapeau ! Est-ce lui qui convainc Charles DENARP dit La Plume, fils de Simon signant La Plume, le fils d’Odet dit La Plume, maître tailleur d’habits de la rue du Temple, de les rejoindre au Québec en 1658 ? Charles, âgé de 14 ans, n’est autre que le neveu de Françoise et de feu Jean NARP de Pampelune.

Des 3 sœurs installées au Québec, on connait les mômes : 5 enfants MICHEL et 3 LE TARDIF pour Barbe, 8 enfants CLOUTIER pour Madeleine. Chez Anne, 10 enfants COUTURE sont tombés dans la plume entre 1650 et 1670. Leur nombreuse descendance compte aujourd’hui parmi ses membres, Céline DION et Madonna.

L’histoire pourrait s’arrêter là, mais le généalogiste averti sait bien que toute plume laisse des traces indélébiles. Voilà que les 3 filles nous reviennent sur le devant de la scène avec la génétique. Des études récentes sur la dystrophie musculaire oculo-pharyngée (DMOP), une maladie héréditaire autrement appelée maladie de la paupière tombante, démontrent que le gène PABPN1 qui en est responsable a été importé au Québec par les 3 filles de feu Jehan le tailleur d’habits de la rue Basse et de Marie BINAU.

Alors, éMARD, ESMARD, HEIMAR, AYMART, AIMARD, ETMART ou AMART ? Quel patronyme attribuer aux 3 filles puisque nous retrouvons toutes ces orthographes dans les actes ?

Au Cercle généalogique des Deux-Sèvres, nous avons un faible pour AMART. En effet, à chaque séance d’initiation dispensée bénévolement à travers le département, nous évoquons leur géniteur. Quant au bout de 3 heures théoriques, sur les sosa et les sources, les participants attentifs présentent des signes évidents de DMOP, nous nous empressons de clore la séance avec l’ancêtre tailleur d’habits qui, de sa belle écriture attachée signait avec application.

Jehan Amart

Ci-dessous, les jolies signatures de la famille ESMARD en mai 1648 à La Rochelle – paroisse Saint-Barthélémy.