La peste à Availles-Thouarsais en 1631

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Bonne résolution avant l’heure, j’ai entrepris de dépouiller pour le Cercle généalogique des Deux-Sèvres à la fin de l’année 2020 un registre de la paroisse Saint-Hilaire d’Availles-Thouarsais allant de 1631 à 1652. Il s’agit en fait d’un tapuscrit. Le registre original a disparu mais il existait encore assez récemment puisqu’il a été dactylographié. Dommage qu’il soit aujourd’hui égaré ou perdu et merci quand même à celui qui l’a quelque part sauvé puisque je n’ai pas eu à faire de paléographie.

Ce document est très riche pour plusieurs raisons, j’y reviendrai sans doute. Le plus intéressant et le plus saisissant, au vu de la période actuelle, c’est qu’il rend compte des conséquences d’une pandémie dans une petite paroisse du Poitou. En 1631, la peste fait des ravages. Le curé Mathurin Baudouin en rend compte dans ses papiers, baptistoires, mortuages, fiançailles et mariages. Il a relevé 112 décès cette année-là, peut-être même plus car il est possible qu’il manque les premiers jours de janvier. J’ai recopié ci-dessous les écrits du curé, une longue liste de défunts précédée de considérations du prêtre. Pour des raisons de lisibilité, j’ai adapté l’orthographe et enlevé les formules répétitives ou rituelles. Voilà ce qui arrivait autrefois en cas d’épidémie dans un village où, les années « normales », on ne dénombrait qu’entre 2 et 10 décès. C’est tout simplement sidérant : toutes les catégories sociales étaient touchées, des familles étaient décimées, des enterrements se déroulaient en toute hâte hors des cimetières, les tentatives de fuite devant la contagion se révélaient vaines…
Cette longue retranscription n’a pas pour finalité d’inquiéter mais de participer au travail de mémoire sur la vie (et la mort) de nos ancêtres. Si en plus elle pouvait un peu aider à relativiser la situation vécue en 2020 et rappeler à la vigilance pour 2021, ce serait tant mieux.

Pieter Brueghel l’Ancien : Le triomphe de la mort (détail)

Papiers, baptistoires, mortuages, fiançailles et mariages faits par moi Mathurin BAUDOUIN, curé et recteur de l’église et paroisse de Saint-Hilaire d’Availles-sur-Thouet, advenu en l’année mil six cent et trente et un. Où la contagion et la peste furent si fortes et si véhémentes dans le bourg et paroisse du dit Availles pour cause et raison de la famine qui était partout pays Poitou et Anjou et Bretagne, la plupart des populations moururent de faim à cause de la grande disette qui arriva en l’année mil six cent trente et un et qu’il ne cueillit et amassa fort peu de blé en ladite année et la plupart n’eurent pas la semence qu’ils avaient semée parmi les champs. Le boisseau de froment valait soixante sols voire quatre livres mesure de Saint-Jouin-de-Marnes, l’autre blé ou prorata de froment et que le dit peuple n’en pouvait avoir pour son argent à cause de la dite disette et que plus de la troisième partie allèrent mendier et chercher leur pain et furent contraints de quitter, de laisser et d’abandonner tous leurs biens maisons, meubles et guenilles dans le dit Poitou et s’en allèrent ès provinces de Bretagne, Limousin ou autres, pour mendier et chercher leur pauvre et misérable vie en ce monde comme au moyen de ce la contagion fut si grande et si violente dans le dit bourg et paroisse d’Availles et autres paroisses circonvoisines.
Laquelle commença le cinquième jour de janvier 1631 et finit le sixième jour d’octobre par Barnabée GUILLARD femme et épouse de feu Mathurin ROCQUET comme vous pourvoir ci-dessous les défunts qui sont morts de la contagion de la peste ce que je certifie être véritable à qui il appartiendra. Témoin mon seing manuel mis et apposé au cinquième jour de l’année mil six cent trente et un.

JANVIER
Le 25 janvier, un enfant, fils de Pierre SAUTREAU et Joseliette PAINCT.

MARS
Le 1er mars, une fille d’Antoine DUSAUL et Renée BUORT
le 14, un autre enfant dudit DUSSAULE et de la dite BUORT
le même jour, un fils de Jacques COLLON et Renée POYRRAULT
le 18, Pierre BONNET, fils de Mathurin BONNET et Marie BERTILLOT
le 20, un enfant à Jacques COLLON et Renée POYRRAULT
le 23, François BUORT âgé de 80 ans
le 25, Généroux MOREAU âgé de 85 ans
le 26, Renée BUORT, femme d’Antoine DUSSAULE
le même jour, Andrée JALLET, femme de Mathurin PASSEBON
le 28, Mathieu PASSEBON, mari de la dite JALLET
le 29, un autre enfant dudit Mathieu PASSEBON et de ladite Andrée JALLET.

AVRIL
Le 1er avril, Nicole, fille dudit feu Mathurin PASSEBON et Andrée JALLET
le 5, Marie fille de Jacques COLLON et Renée POYRRAULT
le 8, Laurence ROCQUET, fille de Gabriel ROCQUET et Barnabée SIBON
le 9, Marie fille de Jacques COLLON et Renée POYRRAULT
le même jour, Jehanne fille de Pierre COLLON et Perrine DOUBLET
le 10, Pierre BOUREAU
le 12 François LIMOUSIN maçon et tailleur de pierre venu du Limousin
le même jour, Jehanne fille de Claude COLLON et Marie MIRAMBEAU
le 13, Jehan, fils de Guy HULLIN et de Jehanne NORMAND
le 14, Nicole DAULMIE, la femme à Antoine LIMOUSIN
le 15, Pierre ROCQUET
le 16, Jacquette POUGNANT, femme de maître Antoine BONNET, sergent de Thouars
le même jour, Marie, fille de Paulin PIET
le 17, une autre fille dudit Paul PIET
le 18, Antoine LIMOUSIN âgé de 60 ans
le même jour, Hilaire LIMOUSIN, fille du dit Antoine LIMOUSIN et de Nicole DAULMIE
le même jour, une fille de chez défunt Gabriel ROCQUET, nièce de sa femme
le 19, un autre enfant de feu ROCQUET
le 24, Jehanne, fille de Jehan CHAMEAU et de Jehanne COIX
le 25, Hilaire FAUREAU
le même jour, une des filles d’André BILLAUD
le 24, Mathurine VIVON, femme du grand Paul PIET enterrée par son mari dans la maison de Mr PILLAULT de Parthenay
le 26, une fille qui était boîteuse de feu Guy HULLIN et Jehanne NORMAND
le 27, Paul PIET
le même jour, une de ses filles
le 28, Georges BADOUX âgé de 25 ans, meunier
le même jour Joachim, fils de feu Guy HULLIN et Jehanne NORMAND
le 29, Bartholomé fils de René PROUST et Laurence ANGIBAULT
le même jour, Marie POYRRAULT veuve de feu Jehan VIVON.

MAI
Le 2 mai, Mathurine DRILLON, femme de Laurent SUREAU
le même jour, la fille de la bonne femme BRILLETTE
le 4, Laurence ANGIBAULT, femme de René PROUST qui était partie demeurer au Patalière, paroisse de Saint-Hilaire de Borcq
le 5, le petit fils de Noël BOUREAU et de Jacquette AUBRI
le 6, Françoise GROLLEAU épouse de Pierre BOUREAU
le 7, Jehan fils de Guy HULLIN et Jehanne NORMAND
le même jour le fils de la VIVONNE, Louis Vivon, fils de Jehan Vivon et Marie POYRRAULT
le 7, le fils de ROUGIER
le 12, Gabrielle, la fille de la VIVONNE
le 13, Hilaire, fils de Laurent FAUREAU l’aîné
le même jour, le fils de la veuve DOUBLET
le 15, Nicole BOUREAU, fille de Pierre BOUREAU et Françoise GROLLEAU
le même jour, un des enfants d’André PILLAUT
le 16, la DOUBLETTE nommée Andrée MESTAYER
le 21, Laurent DOUBLET
le même jour Denis SUCHET, boiteux. Son corps a été posé dans un jardin contre un pommier du village du Poirré
le même jour, la bonne femme VISIELLETTE
le 25, Bartholomé, un enfant DOUBLET
le 28, Jacques COLLON,.Son corps est mis dans son jardin
le 29, la fille à Nicolas CHAMEAU et Mathurine CLABA, métayers de Mr Pillault demeurant à Parthenay
le 30, Oliva DOUBLET, femme de Guillaume BOURREAU
le même jour, Jehanne, la fille à Mathurin BONNET et Marie BATILLON
le 31, la femme dudit Nicolas CHAMEAU
le même jour, la fille à maître Antoine BONNET sergent de Thouars
le même jour, Pierre BONNET fils de Mathurin BONNET et marie BATILLON
le même jour, Louis HULLIN, fils de feu Guy HULLIN et Jehanne NORMAND
le même jour Pierre FÉBUIR, fils de Louis FÉBUIR et marguerite HARDY.

JUIN
Le 9 juin, Mathurin DESGRIET
le même jour, une des filles d’Hilaire MAUNX
le 12 Bartholomé PASSEBON
le 14 un petit enfant naissant du ventre de sa mère qui était à Noël BOUREAU et Jacquette AUBAT
le 15, Jacquette AUBAT, femme de Noël BOUREAU
le 18, Hilaire MARNU
le 20, un enfant de René PROUST et Laurence ANGIBAULT
le même jour, un enfant du dit MAONX
le 22, Nicole, fille de Pierre BOUREAU et Françoise GROLLEAU
le 23, une fille de chez Jacques POYRRAULT
le même jour, une fille de François PROUST et Catherine BENESTREAU
le 26, René PROUST, qui était venu des Patelières de Borcq
le même jour, Laurence DOUBLET
le 27, un des enfants de feu Laurent SUIREAU et Renée BOUIZE
le même jour, un enfant de la veuve SUIREAU venue de la Rochonnerie, paroisse Saint-Pierre d’Airvault
le 28, un des enfants de ladite veuve SUIREAU
le 30, un enfant de ladite veuve SUIREAU.

JUILLET
Le 3 juillet, Françoise BOUTAULT, femme de Jehan COUGNY
le même jour, un pauvre passant, mendiant et cherchant sa vie en-dessous du château de Puyogier enterré sur le lieu
le 2, un des enfants de François PROUST et Catherine BENESTREAU
le 3, une des filles de Jehan COUGNY
le 4, un des enfants de Jehan FAUDREAU et Marie COLLON
le 5, un des enfants de FAUDREAU
le 10, un des enfants de la veuve SUIREAU
le même jour, un des enfants de Jehan COUGNY
le même jour, un des enfants de jacques COLLON et marie POYRRAULT
le 11, Jehan COUGNY
le 12, Jean BADOUX, meunier
le même jour, un des enfants de Jehan FAUDREAU
le 17, Thomasse BAILLOU, femme de Jacques BENESTREAU
le 18, un des enfants de Mathurin DESGRINS et Marguerite FUSELIER
le 23, Jean FAUDREAU
le 26, Jacques BENESTREAU
le même jour, un des enfants dudit feu BENESTREAU
le 28, un des enfants dudit feu BENESTREAU
le 30, Mathurine ANGIBAULT femme de Thomas PROUST
le même jour, François BADOUX, fils de Christophe BADOUX métayer.

AOÛT
Le 2 août, Mathurin CORPS qui était aller demeurer à Riblière paroisse de Saint-Varent à cause de la contagion qui était si forte et véhémente dans la paroisse d’Availles
le 4, Louis LAUREAU fils de Nicolas LAUREAU et Marie POYRRAULT, gendre de Madeleine HOBBÉE
le 12, un des enfants de Thomas PROUST et Renée POYRRAULT
le même jour, Jehanne fille de Martin MIRAMBEAU
le même jour, la servante de Laurent FAUREAU venue d’Airvault, surprise par le mal à Availles. Contrainte de s’en aller à Airvault croyant que ses parents et amis la retireraient ce qu’ils ne voulurent jamais. Elle coucha 2 nuits dans les douves d’Airvault où elle trépassa.

SEPTEMBRE
Le 28 septembre, Georges ROCQUET fils de feu Mathurin ROCQUET et Barnabée GUILLARD.

OCTOBRE
Le 10 octobre, Barnabée GUILLARD veuve de feu Mathurin ROCQUET. Elle est morte de la contagion, a été la dernière.


Après cette longue liste mortuaire et au vu des circonstances actuelles, conclure par le traditionnel « Bonne année et bonne santé » peut paraître inadapté.
Pour 2021, ce sera donc un peu plus long : « Bonne année et soyez prudents pour préserver votre santé et celle des autres ! »

X comme « X »

Un texte de Stéphane Dallet

S’il désigne simplement le chromosome féminin en biologie, X a surtout des acceptions négatives. Quand il signifie anonyme, X est pathétique, laisse entrevoir un drame intime, (« né sous X »), une origine indicible, un scandale… X nomme l’innommable (le père inconnu), les parents de l’enfant trouvé. X sert encore à censurer, à masquer (« classé X ») l’obscénité, la violence, le sexe… Bref, X cache presque toujours un tabou : une absence, une naissance scandaleuse, des violences sexuelles, un crime odieux. Les quelques bribes de la vie de Mathurine DEVOYSE qui nous sont parvenues sont marquées par la violence, le malheur, le mystère évoqués par cette lettre de l’alphabet. L’histoire sans doute banale de cette femme pose aussi quelques problèmes au généalogiste, comme on le verra.

À l’été 1647, Mathurine DEVOYSE, fille de ferme du côté de St-Maixent, est victime d’un « rapt ». Si le rapt de violence est sans aucun doute au XVIIe siècle un crime « digne de mort par l’Ordonnance », comme le rappelle Furetière dans son Dictionnaire universel, le récit des faits présente la même ambiguïté qui fait qu’aujourd’hui encore, la justice, (la société), a du mal à définir le viol. La question, lancinante, reste la même : y a-t-il eu consentement ? On apprend que l’agresseur de Mathurine, qui a saisi la justice, « l’aurait par ses blandices (c’est-à-dire ses charmes trompeurs) fait condescendre à s’abandonner à lui ». Le prévôt de St-Maixent ordonne donc la « prise de corps » du don Juan et l’envoie en prison. En effet, on ne doute pas de la parole de la plaignante parce qu’elle est enceinte de son séducteur et doit déclarer sa grossesse aux autorités. Cela débouche sur « des actions civiles et criminelles » et, donc, sur une demande de réparation. Bientôt, alors que Mathurine « est à deux ou trois mois d’accoucher et n’a moyen de continuer lesdites poursuites », elle cède et transporte la somme de 60 livres obtenues en son « instance de rapt » à un nommé Jacques DUPUY, marchand laboureur à la Grange au Prieur de Pamproux, qui se chargera de recouvrer l’argent auprès du père de l’accusé. Le cessionnaire « promet bailler et payer à icelle dite Devoyse cédant savoir la somme de 30 livres tournois lors et au temps qu’elle sera accouchée du fruit dont elle est enceinte et la nourrir et entretenir et gouverner en ses gésines (autrement dit ses couches) ». La suite est plus inattendue puisqu’il est question de ne donner l’autre moitié (30 livres) qu’à la condition que Mathurine se marie « deux ou trois mois après ledit accouchement ou autre plus long ou moindre temps et même auparavant qu’elle fut accouchée ». Ainsi, la réparation est double : la fille déshonorée aura un mari, l’enfant du rapt un nom et un père légitime. En aucun moment on ne parle de marier la victime à son séducteur. La transaction aboutit très vite car dès le 12 janvier 1648, Mathurine DEVOYSE, dotée de ses 60 livres, conclut un contrat de mariage avec un journalier nommé François DESFORGES. L’enfant, née au mois d’avril ou de mai 1648, qui est probablement Françoise DESFORGES, portera le nom et le prénom de son père adoptif.

On trouve rarement de ces demandes de justice au grand jour qui équivalaient, pour les victimes d’agressions sexuelles, à mettre sur la place publique leur honte et leur déshonneur. En effet, comme l’écrit l’historien Georges Vigarello dans son Histoire du viol (XVIe – XXe: « Le viol est d’abord une transgression toute morale (…) il appartient à l’univers de l’impudeur avant d’appartenir à celui de la violence, il est jouissance illicite, avant d’être blessure illicite ». La victime est donc coupable elle aussi, de luxure (encore un X), « de stupre forcé ». De « corruption charnelle », disent les juges de St-Maixent. Combien de jeunes filles pauvres et vulnérables dans la société rurale de l’Ancien régime, n’ont jamais dénoncé leur agresseur, qu’elles fussent enceintes ou pas ? L’historien poitevin Fabrice Vigier, dans son étude intitulée À propos de quelques procès pour violences sexuelles dans le Poitou du XVIIIe siècle, n’a trouvé « que » 14 affaires de violences sexuelles sur plus de 3000 procès criminels intentés dans quinze juridictions poitevines au XVIIIe siècle, y compris le Siège présidial de Poitiers, la Prévôté royale de Melle et le Siège royal de St-Maixent. Ne nous étonnons pas ! D’après plusieurs enquêtes diffusées par la presse, un cinquième des victimes d’agressions sexuelles portent plainte aujourd’hui en France et seulement un dixième aboutit à une condamnation pour viol et ce, malgré l’effet MeToo et une prise de conscience quasi mondiale du problème… Enfin, on croyait sous l’Ancien régime (et on croit toujours dans certains milieux conservateurs farouchement anti-avortement) qu’une femme ayant subi un « vrai » viol ne peut tomber enceinte !

Gravure de Gerlier XIXe siècle

Mais revenons à Mathurine DEVOYSE. Elle a le profil typique des victimes de viol, tel qu’il ressort dans l’étude de F. Vigier, notamment. Jeune, pauvre, elle est servante dans des fermes du côté de Soudan, St-Georges-de-Noisné, Exireuil, relativement loin de son village d’origine – elle viendrait d’Availles-Thouarsais, ravagé par la « contagion » en 1631 – et vit donc loin de sa famille, si elle en a encore une. Ses parents Pierre DEVOYSE, un charpentier, et Marie LEVESQUE, morts au moment des faits, sont peut-être, eux-mêmes, des gens venus d’ailleurs puisqu’on ne rencontre guère le patronyme DEVOYSE en Poitou. Maîtresse de ses droits en 1648, vivant à la Coussaye de St-Georges-de-Noisné, elle épouse donc un journalier et laboureur, si démuni que la dot de la mariée, si dérisoire soit-elle, suffit à lui faire prendre la femme et le bébé à naître. Ils auront trois autres enfants au moins dont le dernier est baptisé en 1654 à Chantecorps. En 1669, Mathurine DEVOYSE est veuve avec ses deux filles et qualifiée de « mendiante » par les collecteurs de taille d’Exireuil. La situation s’améliore quand elle épouse en 1678 un voisin, peut-être le maître de sa fille, et veuf lui aussi : le maçon Pierre GUERAULT. Celui-ci fait inscrire au contrat que « considérant les bons plaisirs, traitements (…) que lui a toujours fait porter et rendre Charlotte Desforges fille deladite Devoise et dudit feu Desforges (…) lui donne un lit composé, une coiste, deux oreillers et quatre plats d’étain ». Cette convention de mariage, qui revient à une association entre deux vieillards, n’oublie pas la fille sans fortune restée célibataire. Ensuite, on ne trouve plus de trace de Mathurine DEVOYSE, à commencer par son acte de sépulture, ce qui ne signifie pas qu’elle ait quitté la région.

Le séducteur s’appelle Thomas BARRIQUAULT. Jeune également, il est le fils de Jean, un marchand laboureur de Soudan. On ignore si Mathurine DEVOYSE servait chez ses parents ou chez un voisin. On ne connaît pas non plus le rôle exact de Jacques DUPUY, avant qu’il devienne le cessionnaire de Mathurine. Mais il est fort possible que Thomas ait séduit la servante de la ferme en lui promettant le mariage, par exemple. Qu’il s’agisse d’un rapt de violence ou d’un rapt de séduction, l’abus de faiblesse est évident, de même que l’ascendant du jeune homme sur la servante. Or, la réponse juridique à ces deux types de rapt semble à peu près la même avant l’ordonnance sur les matières criminelles de 1670 qui, selon G. Vigarello, « fait du rapt par force et violence, contrairement au rapt de séduction, un cas royal échappant aux juges subalternes et soustrait à toute rémission de peine ». Avant cette date, la confusion entre les deux types de rapt est générale. Les déclarations de grossesse illégitime, imposées par l’édit d’Henri II de 1556, sont censées prévenir les infanticides et les avortements et impose aux femmes de dénoncer le père. Vigarello précise encore : « la déclarante fait de la violence une simple circonstance excusante, un fait rendant plus urgent l’arrangement financier et moins un fait imposant la condamnation de l’accusé. Elle transforme insensiblement le viol en récit de séduction plus qu’en récit de barbarie ». Les dictionnaires de Furetière (1690) et de l’Académie française (1694) confirment cet amalgame entre viol, rapt et séduction au XVIIe siècle, puisqu’ils n’ont pas d’entrée « violeur » (le terme est inusité), mais une entrée « séducteur » qui occulte la violence, évoquant, de nos jours, des figures relativement aimables comme Don Juan et Casanova plutôt que celle de Gilles de Rais. Quant au mot « rapt », il est employé à la place de « viol », mot plus cru, se confond avec le terme ambigu de « ravissement » et fait penser à des épisodes mythologiques ou historiques : les amours de Zeus, le rapt des Sabines, etc. Le langage utilisé masque la violence.

Le généalogiste est un optimiste. Non seulement, il veut croire à la vertu des aïeules (qui appartenaient à un temps où il n’y avait pas que des mariages d’amour), mais aussi il doit faire semblant d’ignorer qu’une généalogie comporte forcément des victimes d’abus, de viol, d’inceste. Et des violeurs… L’histoire sans doute banale de cette femme, découverte par hasard, pose aussi des problèmes au généalogiste. Si Françoise DESFORGES est la fille légitime de DESFORGES et, selon de fortes présomptions, la fille naturelle de BARRIQUAULT, faut-il la relier à l’arbre de ces derniers ou remonter la généalogie des DESFORGES ? Les généalogistes ne sont pas tous d’accord. D’ailleurs, aucun arbre généalogique ne tient devant la révélation d’un secret de famille ; les tests ADN en vogue actuellement anéantissent les efforts de bien des généalogistes.

Généalogie de Mathurine DEVOYSE :

Pierre DEVOYSE x Marie LEVESQUE
—- Mathurine DEVOYSE x François DESFORGES laboureur à Chantecorps et Exireuil
—-/—- Françoise DESFORGES x Michel GIRAULT laboureur à Augé
—-/—-/—-/—- Marie GIRAULT x Jean MENANT laboureur à Augé
—-/—-/—-/—- Françoise GIRAULT
—-/—-/—-/—- Jean GIRAULT journalier x1 Louise TIRE, x2 Françoise DAZELLE, x3 Marie GIRARD
—-/—-/—-/—- Marie Scolastique GIRAULT
—-/—- Jacquette DESFORGES x François ESNARD journalier à Vautebis
—-/—- Pierre DESFORGES
—-/—- Charlotte DESFORGES
—- Mathurine DEVOYSE x Pierre GUERAULT maçon à Exireuil

Remarque :

Le baptême de Françoise DESFORGES (peut-être célébré à St-Georges-de-Noisné où Mathurine vivait vers la fin de sa grossesse et dont les registres sont lacunaires) et le contrat de mariage sont introuvables. Son mariage n’est pas filiatif, mais l’acte de sépulture indique qu’elle est née vers 1648, comme l’enfant du rapt. D’autres indices – sa proximité avec les GUERAULT, l’absence d’autres DESFORGES dans la région d’Augé – rendent cette filiation probable.

Autre mystère : Jacquette DESFORGES baptisée sous ce nom le 29/07/1649 à Exireuil est nommée DEVOIS(E) par le curé de Vautebis sur l’acte de baptême de sa fille Françoise le 18/12/1682 et DESFORGES au baptême de ses autres enfants ! Pourtant, Jacquette n’est pas l’enfant du rapt qui est né au printemps 1648. La légitimité des enfants du couple DEFORGES x DEVOISE a-t-elle été contestée ?

Sources :
– Archives départementales des Deux-Sèvres : registres paroissiaux, archives notariales (3E 531, 3 E 1908)
– Georges Vigarello, Histoire du viol (XVIe-XXe siècles), Paris, 1998, Éd. du Seuil,
– Fabrice Vigier, « À propos de quelques procès pour violences sexuelles dans le Poitou du XVIIIe siècle » in Le corps en lambeaux. Violences sexuelles et sexuées faites aux femmes, Rennes, 2016, Presses universitaires de Rennes, collection Histoire.