X comme « X »

Un texte de Stéphane Dallet

S’il désigne simplement le chromosome féminin en biologie, X a surtout des acceptions négatives. Quand il signifie anonyme, X est pathétique, laisse entrevoir un drame intime, (« né sous X »), une origine indicible, un scandale… X nomme l’innommable (le père inconnu), les parents de l’enfant trouvé. X sert encore à censurer, à masquer (« classé X ») l’obscénité, la violence, le sexe… Bref, X cache presque toujours un tabou : une absence, une naissance scandaleuse, des violences sexuelles, un crime odieux. Les quelques bribes de la vie de Mathurine DEVOYSE qui nous sont parvenues sont marquées par la violence, le malheur, le mystère évoqués par cette lettre de l’alphabet. L’histoire sans doute banale de cette femme pose aussi quelques problèmes au généalogiste, comme on le verra.

À l’été 1647, Mathurine DEVOYSE, fille de ferme du côté de St-Maixent, est victime d’un « rapt ». Si le rapt de violence est sans aucun doute au XVIIe siècle un crime « digne de mort par l’Ordonnance », comme le rappelle Furetière dans son Dictionnaire universel, le récit des faits présente la même ambiguïté qui fait qu’aujourd’hui encore, la justice, (la société), a du mal à définir le viol. La question, lancinante, reste la même : y a-t-il eu consentement ? On apprend que l’agresseur de Mathurine, qui a saisi la justice, « l’aurait par ses blandices (c’est-à-dire ses charmes trompeurs) fait condescendre à s’abandonner à lui ». Le prévôt de St-Maixent ordonne donc la « prise de corps » du don Juan et l’envoie en prison. En effet, on ne doute pas de la parole de la plaignante parce qu’elle est enceinte de son séducteur et doit déclarer sa grossesse aux autorités. Cela débouche sur « des actions civiles et criminelles » et, donc, sur une demande de réparation. Bientôt, alors que Mathurine « est à deux ou trois mois d’accoucher et n’a moyen de continuer lesdites poursuites », elle cède et transporte la somme de 60 livres obtenues en son « instance de rapt » à un nommé Jacques DUPUY, marchand laboureur à la Grange au Prieur de Pamproux, qui se chargera de recouvrer l’argent auprès du père de l’accusé. Le cessionnaire « promet bailler et payer à icelle dite Devoyse cédant savoir la somme de 30 livres tournois lors et au temps qu’elle sera accouchée du fruit dont elle est enceinte et la nourrir et entretenir et gouverner en ses gésines (autrement dit ses couches) ». La suite est plus inattendue puisqu’il est question de ne donner l’autre moitié (30 livres) qu’à la condition que Mathurine se marie « deux ou trois mois après ledit accouchement ou autre plus long ou moindre temps et même auparavant qu’elle fut accouchée ». Ainsi, la réparation est double : la fille déshonorée aura un mari, l’enfant du rapt un nom et un père légitime. En aucun moment on ne parle de marier la victime à son séducteur. La transaction aboutit très vite car dès le 12 janvier 1648, Mathurine DEVOYSE, dotée de ses 60 livres, conclut un contrat de mariage avec un journalier nommé François DESFORGES. L’enfant, née au mois d’avril ou de mai 1648, qui est probablement Françoise DESFORGES, portera le nom et le prénom de son père adoptif.

On trouve rarement de ces demandes de justice au grand jour qui équivalaient, pour les victimes d’agressions sexuelles, à mettre sur la place publique leur honte et leur déshonneur. En effet, comme l’écrit l’historien Georges Vigarello dans son Histoire du viol (XVIe – XXe: « Le viol est d’abord une transgression toute morale (…) il appartient à l’univers de l’impudeur avant d’appartenir à celui de la violence, il est jouissance illicite, avant d’être blessure illicite ». La victime est donc coupable elle aussi, de luxure (encore un X), « de stupre forcé ». De « corruption charnelle », disent les juges de St-Maixent. Combien de jeunes filles pauvres et vulnérables dans la société rurale de l’Ancien régime, n’ont jamais dénoncé leur agresseur, qu’elles fussent enceintes ou pas ? L’historien poitevin Fabrice Vigier, dans son étude intitulée À propos de quelques procès pour violences sexuelles dans le Poitou du XVIIIe siècle, n’a trouvé « que » 14 affaires de violences sexuelles sur plus de 3000 procès criminels intentés dans quinze juridictions poitevines au XVIIIe siècle, y compris le Siège présidial de Poitiers, la Prévôté royale de Melle et le Siège royal de St-Maixent. Ne nous étonnons pas ! D’après plusieurs enquêtes diffusées par la presse, un cinquième des victimes d’agressions sexuelles portent plainte aujourd’hui en France et seulement un dixième aboutit à une condamnation pour viol et ce, malgré l’effet MeToo et une prise de conscience quasi mondiale du problème… Enfin, on croyait sous l’Ancien régime (et on croit toujours dans certains milieux conservateurs farouchement anti-avortement) qu’une femme ayant subi un « vrai » viol ne peut tomber enceinte !

Gravure de Gerlier XIXe siècle

Mais revenons à Mathurine DEVOYSE. Elle a le profil typique des victimes de viol, tel qu’il ressort dans l’étude de F. Vigier, notamment. Jeune, pauvre, elle est servante dans des fermes du côté de Soudan, St-Georges-de-Noisné, Exireuil, relativement loin de son village d’origine – elle viendrait d’Availles-Thouarsais, ravagé par la « contagion » en 1631 – et vit donc loin de sa famille, si elle en a encore une. Ses parents Pierre DEVOYSE, un charpentier, et Marie LEVESQUE, morts au moment des faits, sont peut-être, eux-mêmes, des gens venus d’ailleurs puisqu’on ne rencontre guère le patronyme DEVOYSE en Poitou. Maîtresse de ses droits en 1648, vivant à la Coussaye de St-Georges-de-Noisné, elle épouse donc un journalier et laboureur, si démuni que la dot de la mariée, si dérisoire soit-elle, suffit à lui faire prendre la femme et le bébé à naître. Ils auront trois autres enfants au moins dont le dernier est baptisé en 1654 à Chantecorps. En 1669, Mathurine DEVOYSE est veuve avec ses deux filles et qualifiée de « mendiante » par les collecteurs de taille d’Exireuil. La situation s’améliore quand elle épouse en 1678 un voisin, peut-être le maître de sa fille, et veuf lui aussi : le maçon Pierre GUERAULT. Celui-ci fait inscrire au contrat que « considérant les bons plaisirs, traitements (…) que lui a toujours fait porter et rendre Charlotte Desforges fille deladite Devoise et dudit feu Desforges (…) lui donne un lit composé, une coiste, deux oreillers et quatre plats d’étain ». Cette convention de mariage, qui revient à une association entre deux vieillards, n’oublie pas la fille sans fortune restée célibataire. Ensuite, on ne trouve plus de trace de Mathurine DEVOYSE, à commencer par son acte de sépulture, ce qui ne signifie pas qu’elle ait quitté la région.

Le séducteur s’appelle Thomas BARRIQUAULT. Jeune également, il est le fils de Jean, un marchand laboureur de Soudan. On ignore si Mathurine DEVOYSE servait chez ses parents ou chez un voisin. On ne connaît pas non plus le rôle exact de Jacques DUPUY, avant qu’il devienne le cessionnaire de Mathurine. Mais il est fort possible que Thomas ait séduit la servante de la ferme en lui promettant le mariage, par exemple. Qu’il s’agisse d’un rapt de violence ou d’un rapt de séduction, l’abus de faiblesse est évident, de même que l’ascendant du jeune homme sur la servante. Or, la réponse juridique à ces deux types de rapt semble à peu près la même avant l’ordonnance sur les matières criminelles de 1670 qui, selon G. Vigarello, « fait du rapt par force et violence, contrairement au rapt de séduction, un cas royal échappant aux juges subalternes et soustrait à toute rémission de peine ». Avant cette date, la confusion entre les deux types de rapt est générale. Les déclarations de grossesse illégitime, imposées par l’édit d’Henri II de 1556, sont censées prévenir les infanticides et les avortements et impose aux femmes de dénoncer le père. Vigarello précise encore : « la déclarante fait de la violence une simple circonstance excusante, un fait rendant plus urgent l’arrangement financier et moins un fait imposant la condamnation de l’accusé. Elle transforme insensiblement le viol en récit de séduction plus qu’en récit de barbarie ». Les dictionnaires de Furetière (1690) et de l’Académie française (1694) confirment cet amalgame entre viol, rapt et séduction au XVIIe siècle, puisqu’ils n’ont pas d’entrée « violeur » (le terme est inusité), mais une entrée « séducteur » qui occulte la violence, évoquant, de nos jours, des figures relativement aimables comme Don Juan et Casanova plutôt que celle de Gilles de Rais. Quant au mot « rapt », il est employé à la place de « viol », mot plus cru, se confond avec le terme ambigu de « ravissement » et fait penser à des épisodes mythologiques ou historiques : les amours de Zeus, le rapt des Sabines, etc. Le langage utilisé masque la violence.

Le généalogiste est un optimiste. Non seulement, il veut croire à la vertu des aïeules (qui appartenaient à un temps où il n’y avait pas que des mariages d’amour), mais aussi il doit faire semblant d’ignorer qu’une généalogie comporte forcément des victimes d’abus, de viol, d’inceste. Et des violeurs… L’histoire sans doute banale de cette femme, découverte par hasard, pose aussi des problèmes au généalogiste. Si Françoise DESFORGES est la fille légitime de DESFORGES et, selon de fortes présomptions, la fille naturelle de BARRIQUAULT, faut-il la relier à l’arbre de ces derniers ou remonter la généalogie des DESFORGES ? Les généalogistes ne sont pas tous d’accord. D’ailleurs, aucun arbre généalogique ne tient devant la révélation d’un secret de famille ; les tests ADN en vogue actuellement anéantissent les efforts de bien des généalogistes.

Généalogie de Mathurine DEVOYSE :

Pierre DEVOYSE x Marie LEVESQUE
—- Mathurine DEVOYSE x François DESFORGES laboureur à Chantecorps et Exireuil
—-/—- Françoise DESFORGES x Michel GIRAULT laboureur à Augé
—-/—-/—-/—- Marie GIRAULT x Jean MENANT laboureur à Augé
—-/—-/—-/—- Françoise GIRAULT
—-/—-/—-/—- Jean GIRAULT journalier x1 Louise TIRE, x2 Françoise DAZELLE, x3 Marie GIRARD
—-/—-/—-/—- Marie Scolastique GIRAULT
—-/—- Jacquette DESFORGES x François ESNARD journalier à Vautebis
—-/—- Pierre DESFORGES
—-/—- Charlotte DESFORGES
—- Mathurine DEVOYSE x Pierre GUERAULT maçon à Exireuil

Remarque :

Le baptême de Françoise DESFORGES (peut-être célébré à St-Georges-de-Noisné où Mathurine vivait vers la fin de sa grossesse et dont les registres sont lacunaires) et le contrat de mariage sont introuvables. Son mariage n’est pas filiatif, mais l’acte de sépulture indique qu’elle est née vers 1648, comme l’enfant du rapt. D’autres indices – sa proximité avec les GUERAULT, l’absence d’autres DESFORGES dans la région d’Augé – rendent cette filiation probable.

Autre mystère : Jacquette DESFORGES baptisée sous ce nom le 29/07/1649 à Exireuil est nommée DEVOIS(E) par le curé de Vautebis sur l’acte de baptême de sa fille Françoise le 18/12/1682 et DESFORGES au baptême de ses autres enfants ! Pourtant, Jacquette n’est pas l’enfant du rapt qui est né au printemps 1648. La légitimité des enfants du couple DEFORGES x DEVOISE a-t-elle été contestée ?

Sources :
– Archives départementales des Deux-Sèvres : registres paroissiaux, archives notariales (3E 531, 3 E 1908)
– Georges Vigarello, Histoire du viol (XVIe-XXe siècles), Paris, 1998, Éd. du Seuil,
– Fabrice Vigier, « À propos de quelques procès pour violences sexuelles dans le Poitou du XVIIIe siècle » in Le corps en lambeaux. Violences sexuelles et sexuées faites aux femmes, Rennes, 2016, Presses universitaires de Rennes, collection Histoire.

G comme Georges-de-Noisné (Saint-)

Histoire d’une enfant abandonnée au XIXe siècle

Un texte de Sylvette BRIZARD

Saint-Georges-de-Noisné, Bourlabé, un vieux village du Poitou au cœur de la Gâtine. Le 27 avril 1810, des habitants sont réveillés par des cris vers 2 h du matin. Ils se lèvent et découvrent un panier accroché à la treille qui tapissait l’entrée de leur maison. Mais quelle surprise en voyant un bébé, petite fille d’un jour emmaillotée dans du pauvre linge sans aucun signe d’identité.
La déclaration fut effectuée à la mairie par monsieur Lucas et en accord avec le maire monsieur Bordier, on lui donna le nom du village.
Voici son acte de naissance : ( registres paroissiaux Saint-Georges-de-Noisné n° 169)

L’an mil huit cent dix le vingt sept avril à 4 heures du matin, par devant nous François BORDIER, maire officier de l’État Civil de la commune de St Georges de Noisné, canton de Maziéres, arrondissement de Parthenay, département des Deux-Sèvres
Ont comparu François LUCAS âgé de cinquante ans, cardeur demeurant au Bourlabé de cette commune, nous ont déclaré étant ce matin dans sa maison en repos sur les deux heures, Magdeleine BORDAGE sa femme, François CRAIPEAU et Vincent SAIVRES les domestiques, ils ont entendu à leur porte crier et se sont levés de suite. Ils ont trouvé à leur porte au dit lieu du Bourlabé dans une panière « pandilière » à une treille un enfant tel au’il nous le présente emmailloté de trois mauvaises « langières » de boulangerie rousses, une mauvaise brassière de boulangerie grise, de trois mauvais drapeaux, une chemise, une coiffe, le tout en grosse toile, un mauvais mouchoir de cou gris, après avoir visité l’enfant, avoir reconnu qu’il était de sexe féminin, qu’il paraissait âgé d’un jour, nous n’avons trouvé ni série ni marque destinées à la faire reconnaître, de suite avons inscrit l’enfant sous le nom le prénom de BOURLABE Marie et avons confié l’enfant à la citoyenne Suzon MARCETON épouse de Pierre METEI bordier demeurant à la Bourgogne de cette commune, qui nous a promis d’en avoir soin de quoi nous avons dressé un procès verbal en présence de sieur Jean Baptiste TAFFOIREAU percepteur et Louise BERJOUT journalière demeurant au chef lieu de cette commune qui a déclaré ne savoir signer sauf le sieur TAFFOIREAU qui peut soussigner après que lecture lui a été faite du contenu du présent procès verbal. Taffoireau receveur
F. Bordier Maire

 

1.pngC’est alors que commença l’histoire de Marie Bourlabé, mon ancêtre, qui ignora tout de ses origines. De multiples recherches m’ont permis de reconstituer l’itinéraire difficile d’une enfant qui partait avec la devise « L’enfant trouvé risque fort de rester plus ou moins un paria »

En effet, au début de ce siècle, l’abandon des nourrissons devint un phénomène massif lié à l’accroissement de la population et à la misère grandissante. La disette frappa à plusieurs reprises. Des années sombres furent difficilement supportées par les paysans qui avaient à peine de quoi se nourrir. De nombreuses mères et leurs bébés mouraient au cours de leurs couches. Les enfants étaient souvent abandonnés à la porte des hospices ou sur le parvis des églises. C’est ainsi que mon ancêtre a été abandonnée à un jour dans le village de Bourlabé, nom qui lui a été attribué. Vêtue pauvrement, le mystère reste entier sur ses origines car elle ne portait aucun signe ni objet distinctif. À cette époque, des jeunes filles, bien souvent abusées et systématiquement rejetées par leur famille, n’avaient d’autres solutions que d’abandonner leur enfant la mort dans l’âme, pour peut-être leur sauver la vie…

Le décret impérial du 19/11/1811 précisait que tous les enfants nés de pères ou mères inconnus ont été trouvés exposés dans un lieu quelconque ou portés dans les hospices destinés à les recevoir. Les abandons étaient si nombreux qu’une tour d’abandon fut construite à Parthenay en 1816 puis fermée en 1861. Ces nouveaux-nés étaient baptisés immédiatement.
Ce même décret stipulait que ces enfants resteront en nourrice ou en sevrage jusqu’à l’âge de 6 ans. Ces nourrices étaient des femmes pauvres du peuple.

Marie Bourlabé eut une grande chance puisque qu’elle fut confiée à madame Mettais qui habitait au village de la Bourgogne, tout prés du lieu de son abandon, village situé au creux d’une vallée sauvage et solitaire où Marie s’installa après son mariage.
Elle semblait d’une bonne constitution car j’ai lu que la moitié de ces enfants trouvés mouraient à la fin du premier mois et seulement un sur cinq atteignait l’âge de deux ans.

Mes recherches m’ont permis de retrouver le registre de correspondance de l’administration des affaires de l’hôpital de l’Hôtel-Dieu de Parthenay contenant les envois et les réponses (octobre 1791 – 5 juin 1813) répertorié L14 aux archives de Parthenay. Il reprend le nom des nourrices et des enfants confiés entre 1791 et 1812, ce qui m’a permis de retrouver plus de précisions.

Ci-joint, un extrait de la séance du 1er août 1810 à laquelle se sont présentées les nourrices « des enfants bâtards » portés au tableau ci-après, lesquelles ont réclamé le paiement qui leur est dû pour la nourriture des enfants dont elles sont chargées pour le mois de juillet :

2.pngMarie fut donc confiée officiellement à partir de 3 mois 4 jours à dame Mettais pour 6,50 francs mensuels puis vers 4 ans à l’orphelinat, en l’occurrence pour Marie à l’hospice de Parthenay. J’ai recherché le registre des enfants trouvés de l’hôpital-hospice de Parthenay mais ce registre est inexistant car la période est trop reculée. Par contre je sais qu’elle s’y trouvait car pour son mariage c’est le maire de Parthenay qui a donné son accord car il représentait la Commission administrative.

À cette époque, ces hospices accueillaient également des vieillards, des mendiants et autres indigents. Une discipline de fer y régnait, les enfants apprenaient à travailler le règlement l’exigeait. « Le travail est obligatoire au sein de l’hospice pour tout individu en état de se lever. » Ainsi les quelques sous qu’ils gagnaient s’ajoutaient au budget de l’établissement. Les sœurs leur dispensaient des soins corporels et médicaux.

Toutefois, l’orphelinat ne représentait qu’une étape pour ces enfants assistés avant qu’il ne puissent être loués ou placés en usine ou dans une ferme. Ils étaient souvent considérés comme des travailleurs à part entière dès l’âge de 7 ans. S’ils travaillaient dans les mines ou en usines, ils étaient soumis à une autorité sévère, ils ne représentaient que des instruments de travail faciles à exploiter, travaillant de 6 h du matin à 20 h. Dans les fermes, ils n’étaient certainement pas mieux traités.
Marie Bourlabé avait vraisemblablement été placée au logis de Danzay car sur son acte de mariage, il est stipulé qu’elle était servante dans ce lieu.
Ce domaine était un ancien logis seigneurial ceint de douves et protégé par une ceinture de murailles qui appartenait aux de Clervaux , vendu à plusieurs reprises à des familles nobles pour être vendu au profit de la nation à François Grasseau, marchand d’étoffes de laine à Saint-Maixent, en 1793. Puis il fut revendu en 1919 à M. et Mme Good, docteur à La Mothe, qui étaient par conséquent ses employeurs. Sur l’acte de mariage, il est bien précisé que Marie était fille de confiance. Elle n’avait pas encore 21 ans, elle épousa donc le 15 février 1831 Étienne Ducreau, bordier, qui habitait aux Fontaines lieu-dit de la même commune. (acte n°196).

Sous peine de mésalliance et donc de déchéance sociale, il convenait de se marier dans le même milieu social, le plus important était de conclure un mariage assorti car le mariage met en jeu les intérêts profonds de la famille sur le plan financier mais aussi quant à sa position, son statut dans la hiérarchie villageoise. (Les paysans de Gâtine de Jacques Peret). Il y avait des exceptions puisque Marie ne possédait aucune dot et son mari n’était pas pauvre car 2 ans après leur mariage, il achetait une borderie à la Bourgogne, commune de Saint-Georges-de-Noisné. Il fit un héritage considérable en 1856 où il reçoit des terrains, des bâtiments, et la maison auberge de Saint-Georges-de-Noisné.
Ils eurent 6 enfants : Marie, Madeleine, Rosalie décédée à 3 ans, Joseph, Jean et Toussaint.

Leur fils Joseph vécut avec eux ainsi que son épouse, Marie-Françoise Chaigne, qui donna naissance à 2 filles, Marie-Rosalie et Radégonde qui connurent très peu leur mère qui fut victime d’une pneumonie contractée dans l’eau glaciale du lavoir où elle s’était rendue laver le linge de la famille comme c’était la coutume à l’époque. Fragilisée par sa grossesse récente, elle ne survécut pas et ce fut Marie Bourlabé qui s’occupa de ses 2 petites-filles puisque leur père ne se remaria pas.

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Le site de la Bourgogne

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Les ruines de leur habitation

Au village de la Bourgogne, aujourd’hui déserté (seulement 5 habitants) vivaient 7 foyers (environ 30 habitants en 1861). La vie de ces petits cultivateurs, propriétaires de leurs biens, se déroule dans l’habitat traditionnel : « des maisons très petites enfoncées de plus d’un pied au-dessus du niveau du sol, souvent sans fenêtres, ne recevant que peu de lumière. Très souvent, la chambre est commune avec plusieurs lits. » (Description du préfet Dupin sur les conditions de vie sur les paysans de Gâtine). C’est pourquoi Joseph Ducreau, a agrandi sa maison en achetant en 1880 celle de sa sœur Madeleine, veuve en première noces de Louis Perrotin et en secondes noces de Jean Simonnet, L’acte de vente précise qu’il s’agissait d’une chambre de construction récente avec un grenier dessus, un cellier et un toit à porcs contigu.

Cette maison a été vendue et à ce jour elle est encore debout mais on voit des ruines derrière qui sont probablement les restes de la maison initiale. Dans cet acte de vente en ma possession (du 6 octobre 1880), il est précisé qu’en plus, Joseph a acheté à sa sœur des terrains, un fournil avec un four commun, la moitié d’une aire indivise et… « le cinquante quatrième d’une châtaigneraie ou quéreux du même village ».

À cette époque, la propriété avait une importance considérable, et en Gâtine où les terres de médiocre qualité n’avaient pas un rendement suffisant, l’élevage complétait ces revenus. Les femmes faisaient leur pain de seigle et d’orge dans le four commun et le pain à base de froment pour les jours de fête, Elles barattaient le beurre et l’élevage des volailles permettait de consommer des œufs et on tuait un cochon de temps en temps afin d’ améliorer le quotidien. Depuis le début du siècle, on cultive les pommes de terre qui se gardent tout l’hiver quand il n’y a plus de légumes et la région étant propice aux arbres fruitiers, chaque cultivateur possédait sa vigne. Aussi, cette population n’a pas connu de restrictions alimentaires mais surtout un manque de confort au niveau de l’habitat et de l’environnement car les moyens de communication étaient rares, les chemins boueux souvent impraticables. De ce fait, le monde rural de ces villages isolés en Gâtine avait une mentalité assez fermée, peu encline au progrès. Le Préfet Dupin résume la description de cette population au XIXe siècle comme suit : « L’homme du bocage a une taille médiocre mais assez bien prise : tête grosse, teint pâle, cheveux noirs, yeux petits mais expressifs ; son tempérament est bilieux et mélancolique ; son esprit est lent mais non sans profondeur ; son cœur est généreux mais irascible sa conception peu facile mais sûre… son humeur mélancolique et les préjugés superstitieux qui le gouvernent tiennent essentiellement au pays qu’il habite, Il vit isolé dans sa chaumière, ne voyant autour de lui que de larges fossés, des haies impénétrables. Il n’y a dans ces contrées aucune ville qui répande la civilisation, aucune route qui y conduisent des étrangers, qui favorise la circulation, qui permettent aux habitants de se fréquenter, et aux passions humaines de s’adoucir…»
Mais cet énarque restait extérieur, ce monde lui était étranger, il avait pourtant ses plaisirs avec les cérémonies des mariages, les rites de la moisson, les danses du Poitou comme la gavotte, le branle et le menuet les veillées où chacun racontait des histoires de loups-garous, de sorcellerie car ils sont superstitieux mais aussi très pieux. Ils ont une confiance aveugle en leurs prêtres qui les conseillent… La solidarité des habitants se révélait face aux événements graves. Ces gens simples savaient aimer comme les autres.
Les paysans sortaient peu mais, le dimanche, ils allaient aux lieux de réunions dans les auberges, ou même à la croisée des chemins et adoraient les jours de foires et de marchés. Les foires attiraient les marchands étrangers, notamment des Espagnols et d’autres issus du Languedoc ou de l’Auvergne.
Quand son mari Étienne Ducreau décéda à 68 ans le 3 mai 1867, elle fit une donation partage à ses enfants de son patrimoine excepté de sa maison et de son jardin en échange d’une rente viagère ou pension alimentaire de 300 francs en bonnes espèces métalliques du cours du jour, à lui payer le 29 septembre chaque année pendant la vie et jusqu’à son décès époque à laquelle la rente viagère sera éteinte. (donation partage du 10/06/1867 sous le numéro 3 E 14642)
Nos ancêtres savaient se montrer prévoyants s’ils en avaient les moyens afin de compenser l’absence de retraite et de protection sociale…

Quelques années plus tard, elle suivit son fils Joseph qui eut l’opportunité de s’installer avec ses deux gendres et ses deux filles au domaine de la Couture de Saivres, propriété ayant appartenu à des petits seigneurs poitevins avec des bâtiments imposants et 30 hectares de terres bien meilleures qu’en Gâtine, 3 étangs, un pigeonnier et une ancienne chapelle.
C’est dans ce cadre que Marie Bourlabé termina sa vie entourée des siens. Elle mourut à 85 ans.

Et l’histoire de cette grand-mère se transmit oralement au sein de la famille sans trop de précisions. Merci aux archives qui conservent si précieusement les documents de permettre de faire revivre le destin des gens simples et parfois défavorisés de par leur naissance.

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Tonnerre, le cochon est mort !

Claude Brangier nous communique une jolie anecdote trouvée dans le registre paroissial de Saint-Georges-de-Noisné (BMS 1692-1787, vue 164/183). Je vous la livre brute car elle se suffit à elle même. J’ai juste rajouté la ponctuation et corrigé quelque peu l’écriture, sans toucher aux tournures de phrases. Enfin, j’ai émis quelques hypothèses (en orange) pour certains mots manquants car le bas de la feuille est déchiré.

cochon
Extrait de l’album à colorier « Les animaux de la ferme ». Source Gallica

Nouvelle intéressante

Le sept juillet de cette présente année 1778, à six heures du matin, le tonnerre a tombé sur le clocher de notre église. Il a brisé toute la charpente de la flèche, a démoli les murs qui la supportent jusqu’à la voûte sans faire le moindre dommage à la cloche. Il a passé ensuite par le degré du clocher qu’il a tout démoli et fracassé. Étant ensuite arrivé jusqu’au bas du clocher, il a fait grand dommage aux murs et aux piliers dont deux ont été refaits tout à neuf ; de là, s’étant partagé, une partie a sorti par le vitrage du bas du clocher du côté du midi, lequel vitrage a été réduit en poudre et le pilier qui y est joint par le dehors a été tout démoli ; une autre partie du tonnerre a passé par le vitrage du chœur, pris le pupitre, a détruit en entier le dit vitrage, a passé dans la cour de la cure. Il est entré dans le toit à cochon qu’il a tué ; c’est le seul meurtre qu’il a fait ; il a entré aussi dans la cuisine de la cure il y avait deux personnes mais il n’a fait aucun blessé ; une autre partie du tonnerre a parcouru presque toute l’église n’a fait d’autre dommage que de fracasser les vitres de la basse aile du côté du couchant.

La fin du texte est malheureusement très parcellaire pour cause de déchirure. On devine toutefois qu’après s’être ému de la mort du cochon, le rédacteur (sans doute Gouin, curé de la paroisse) s’inquiète des répercussions financières pour réparer l’église.

Ce fâcheux incident a causé ______________ à l’église, il y en a eu pour le __________________ de deux mille cinq cent ___________________ a été à quatre mille __________________ l’église a été __________________

 


C’est bien la première fois que je vois mentionné dans les registres paroissiaux le décès d’un cochon ! Si comme Claude vous aussi vous trouvez au hasard de vos recherches dans les Archives en ligne des Deux-Sèvres une nouvelle intéressante, vous pouvez l’envoyer à l’adresse du blog genea79blog@laposte.net. Je me ferai un plaisir de la partager.