H comme Hôpital de Château-Bourdin

Un article de Stéphane Dallet

Un lieu pieux et charitable

Faut-il rappeler qu’un hôpital, jusqu’au XIXe siècle, n’est ni plus ni moins qu’un « lieu pieux et charitable où on reçoit les pauvres pour les soulager en leurs nécessités », pour reprendre la définition de Furetière (1693) ? Aux pauvres, on peut ajouter les malades contagieux, car hôpitaux, léproseries et maladreries se confondent sous l’Ancien régime. L’hôpital de Château-Bourdin a ceci de particulier qu’il a été fondé dans un hameau de Gâtine, loin des grandes routes, et que malgré son isolement, il a conservé au fil des siècles sa vocation d’accueil et de secours, depuis l’aumônerie originelle jusqu’à l’« EHPAD » moderne. L’existence d’une aumônerie à Château-Bourdin est aussi particulièrement ancienne puisqu’elle remonte à la fondation d’un prieuré au 12e siècle par les seigneurs de Parthenay. Le prieuré noir de Château-Bourdin appartenant à l’Ordre de St-Benoît dont les moines portent l’habit noir est ensuite rattaché à la Maison-Dieu de Parthenay, mais l’aumônerie reste administrée par les chevaliers de St-Lazare de Jérusalem.

Un nom gravé dans la pierre : Jean Legeay

En 1606, un nommé Jean Legeay seigneur de la Nouhe et de Grand Ry (en Allonne) fait rénover ou agrandir la vieille aumônerie comme le rappellent les inscriptions gravées sur deux pierres de granit, l’une sur la façade de la chapelle Notre-Dame des Neiges alias des Froidures, l’autre dans le mur du bâtiment devenu la maison de retraite de Château-Bourdin. À l’époque, le prieur se nomme Pierre Legeay, sans doute un proche parent du donateur. Cette famille Legeay qui n’a pas beaucoup intéressé les généalogistes des Deux-Sèvres aurait quitté la Gâtine après le mariage en 1648 d’un autre Jean sieur de Grand Ry avec une dame Calixte de Hillairin de Mortagne-sur-Sèvre. Les Legeay semblent s’être acclimatés au Bocage où on retrouve un certain Calixte Legeay qui se marie à Combrand en 1684.

1.png
Jean Legeay, fondateur en 1606, façade de l’hospice

L’édit de Louis XIV

En 1695, Louis XIV, qui vient de retirer aux ordres de Notre-Dame du Mont-Carmel et de St-Lazare l’entretien des maladreries et léproseries, fonde ou plutôt refonde l’hôpital de Château-Bourdin, en même temps que l’aumônerie d’Allonne et la maladrerie de Champdeniers, en leur attribuant des biens et revenus supplémentaires « pour être employés à la nourriture et entretien des pauvres malades (…) à la charge de satisfaire aux prières et services de fondation ». Jusqu’à sa mise en vente comme bien national à la Révolution, l’hôpital de Château-Bourdin a été administré par des marchands, de simples laboureurs souvent, de la paroisse, c’est-à-dire de St-Pardoux, tandis que les malheureux, malades et indigents qui y trouvaient refuge étaient « gouvernés » par des dames laïques.

2.png
Plaque à l’entrée de l’hospice

Les revenus de l’hôpital

Un livre de comptes des années 1716-1718 détaille les revenus de l’hôpital. Par exemple, le tènement de la Petite Rambaudière à St-Pardoux doit chaque année à Noël 5 boisseaux de seigle, quatre livres de beurre, deux chapons, quatre poules, deux oisons, 15 sols, un denier en argent ; celui de la Billaudière et de la Renaudière : 48 boisseaux de seigle, 54 boisseaux d’avoine, « deux biaud », « un croc pour charroyer avec quatre bœufs », 9 sols un denier en argent ; les Touches : 24 boisseaux de seigle et 6 chapons ; la Baudière : deux chapons et deux sols en argent ; la Gestière : un boisseau de seigle quérable à chaque fête de St-Michel ; d’autres tènements fournissent du bois, du vin, etc. Les métayers doivent aussi des journées de travail pour faucher et charroyer le foin.

3.jpg
La croix de Malte, symbole de l’Ordre de St-Lazare de Jérusalem (façade de l’hospice)

Des administrateurs recrutés à St-Pardoux

Parmi les fermiers et administrateurs en charge des biens temporels de l’hôpital de Château-Bourdin, on trouve en 1703 René Beaujour et Pierre Dufour qui afferment, en représentation de Jacques Augier curé de St-Pardoux et prieur de Château-Bourdin, la métairie de la Petite Rainière et la borderie de la Rambaudière à St-Pardoux, des prés situés près de la Bibardière, un fief de vigne appelé les Bourdinières à Louin (près de St-Loup qui approvisionne en vin la Gâtine) et un bois taillis dépendant de l’hôpital de Château-Bourdin. Dans les années 1710, c’est Jean Cadet bordier à la Petite Roche de St-Pardoux et fabriqueur de la paroisse qui s’occupe des affaires de l’hôpital en association avec le curé Louis Brissonet, son oncle. Plus tard, c’est Jacques Moreau laboureur à la Salmondière qui administrera l’hôpital. Cependant, on sait qu’en 1665, avant l’édit royal, le curé de La Boissière-en-Gâtine, André Bernardeau, confiait déjà à ses neveux la gestion des coupes de bois dépendant de l’aumônerie.
Mises en vente comme tous les biens de l’église pendant la Révolution, les terres de l’hôpital ne trouvent pas acquéreur… et lui sont rendues en vertu du décret du 2 brumaire an IV. L’administration est alors confiée à la toute nouvelle municipalité de St-Pardoux qui s’oppose énergiquement à la réunion du très modeste hôpital de Château-Bourdin à ceux de Parthenay et Melle et obtient du préfet de garder l’autonomie de l’établissement et d’engager sa réorganisation. L’hôpital de Château-Bourdin survit donc à la Révolution ! Bien que modiques, ses revenus suscitent la convoitise puisqu’un certain Louis Pierre Pineau cultivateur à la Roche (à ne pas confondre avec Pierre Louis Pineau, son père, qui fut maire de la commune) est poursuivi pour malversations par les administrateurs de l’hôpital et condamné à un an de prison.

4.jpg
L’une des ailes de l’hospice devant la chapelle de Notre-Dame des Neiges

Des gouvernantes laïques puis religieuses

Au XIXe siècle, on fait la différence entre hôpital et hospice. C’est donc cette deuxième appellation qui s’impose. Quelques religieuses, les Catrouillettes, du nom de l’abbé Catroux qui a fondé les Filles de la charité du Sacré-Cœur de Jésus, s’installent à l’hospice de Château-Bourdin. La chapelle, restaurée en 1779, est reconstruite en 1869 puis on bâtit en 1876-77 les salles destinées aux vieillards, alors qu’il est souvent question de supprimer cet hospice qui, selon Georges Picard, n’est plus qu’un établissement religieux. Pourtant, le 16 février 1900, le Conseil du diocèse de Poitiers vote à l’unanimité le maintien des religieuses qui gouvernent et soignent les vieillards de l’hospice de Château-Bourdin. Les effectifs du personnel et des pensionnaires de l’hôpital de Château-Bourdin ont toujours été très réduits dans ce village reculé de Gâtine. Avant les bonnes sœurs du XIXe siècle, on ne connaît que trois gouvernantes des pauvres : la veuve Jeanne Gaurry « qui a gouverné ledit hospital avec zèle et édification » décédée en 1763 à l’âge de 65 ans, la demoiselle Catherine Benoist qui lui succède puis Marie Baudet pendant la Révolution.

Qui sont les pensionnaires ?

L’hôpital possède un cimetière où les aumôniers et les curés de St-Pardoux enterrent les « pauvres » qui sont des locaux, contrairement aux mendiants, vagabonds, soldats, prisonniers de toutes origines qui viennent mourir dans les grands hôpitaux urbains. C’est le cas, par exemple, d’un nommé Juin de 72 ans inhumé en 1778 dans le cimetière « en qualité de pauvre, étant venu de la paroisse de Champdeniers » ; de Jean Charpentron âgé de 45 ans et de Pierre Baffou, septuagénaire, qui terminent leur vie à l’hôpital en 1784 et 1787, eux aussi Gâtineaux d’origine. Idem pour Nicolas Blais qui décède en 1793 à l’hôpital « où il était comme pauvre domicilié depuis longtemps ». Jusqu’aux années 1930, l’hospice reçoit une poignée de vieillards, d’invalides et d’aliénés et héberge un temps une école. En 1836, 9 « mendiants » dont six femmes et un enfant vivent à l’hospice. En 1838, l’hospice héberge trois « aliénés » dont une jeune femme, Marie Françoise Bachelier issue d’une famille de cercleurs de Château-Bourdin et mère célibataire d’un petit garçon et Louis Moreau, un ancien soldat de 74 ans souffrant de démence. En 1872, cinq petites orphelines de 7 à 9 ans y sont élevées par quatre bonnes sœurs. En 1876, l’hospice est une école où étudie une dizaine de pensionnaires de la commune dont aucune ne paraît orpheline. Il y a toujours autant d’élèves en 1881 mais aussi une invalide de 46 ans. L’école déménage et les sœurs hospitalières s’occupent d’une pensionnaire de 60 ans en 1886, de trois vieilles femmes en 1891, de quatre pensionnaires en 1901 dont un nonagénaire et Olive Robin une « idiote » de 45 ans, fille d’un tisserand de la Grande Roche de St-Pardoux dont les frères, eux aussi idiots, ont été internés à l’asile des aliénés de Niort. Olive Robin et une vieille femme sont les seules pensionnaires en 1906. En 1934, il n’y a plus qu’un seul vieillard à l’hospice de Château-Bourdin !

Une vieille paillasse, une couverture crasseuse et déchirée

En 1885, il y a trois femmes à l’hospice dont une paralytique qui, d’après Georges Picard « avait fait à l’hôpital l’abandon de son mobilier et qui était relativement bien installée, mais les autres lits de la salle commune, où se tenaient les autres malades étaient de véritables grabats, l’un composé d’une vieille paillasse dont les deux extrémités portaient sur des rondins de bois à brûler, le milieu reposant directement sur le sol humide et d’une couverture crasseuse et déchirée. Pas de feu. » En réalité, les six bonnes sœurs qui occupaient à l’hospice dirigeaient volontiers les malades vers celui de Parthenay. D’après Maurice Poignat, l’hospice de Château-Bourdin était le moins peuplé de Gâtine en 1844 avec 5 pensionnaires contre 81 à Parthenay et 43 à Ménigoute. Un autre pensionnaire de l’hospice, hélas anonyme, mérite d’être cité. Il s’agit du nommé M…, instituteur privé habitant l’hospice (a priori ni malade, ni indigent) qui en est expulsé le 24 juin 1851 par décision du conseil municipal. La « rumeur publique » l’accusait d’immoralité.

Fait divers à Château-Bourdin

Pour terminer, rappelons ce fait divers un peu oublié qui eut lieu à Château-Bourdin en février 1900. Il témoigne de l’intolérance religieuse qui avait cours dans une Gâtine très catholique. Un évangéliste protestant et son épouse qui avaient loué une salle à Château-Bourdin pour y faire une conférence ont bien failli être lynchés par une foule menée par le sacristain, le suisse et plusieurs chantres. S’étant échappé par une porte dérobée, le couple se réfugie dans l’auberge de Guichard qui ferme portes et fenêtres pour protéger ses hôtes. Les fenêtres sont brisées et la porte enfoncée, l’aubergiste et le maréchal-ferrant venu à son secours sont roués de coups. Le journaliste ne dit pas comment le couple de protestants s’en est sorti…

Sources : archives notariales, hospitalières et privées, presse ancienne (AD79)
Bélisaire Ledain, Histoire de Parthenay et la Gâtine (1859)
Georges Picard, L’hospice de Château-Bourdin (1934)
Maurice Poignat, Histoire des communes des Deux-Sèvres
Paul Dauthuile, L’école primaire dans les Deux-Sèvres depuis ses origines jusqu’à nos jours (1904)

Graffiti pornographique à Saint-Pardoux

Dans la série « les dessins trouvés dans les archives », après les bannières de Melle, les croquis de La Ferrière et les smileys de La Charrière, voici aujourd’hui le graffiti. Et pas n’importe lequel, celui à connotation érotique. Les dessins de phallus ne datent pas d’aujourd’hui. Symboles de virilité et de fécondité durant l’Antiquité, ils sont au cours des siècles perçus comme obscènes. On les retrouve donc tracés à la sauvette dans des endroits souvent dissimulés. Les archives départementales ne sont pas épargnées. Qui s’est permis de faire un tel dessin sur la 1re page du registre des décès de Saint-Pardoux de l’an XI (1802) ? Est-ce un édile facétieux, un adjoint libidineux… ? Et quand ce dessin a-t-il été réalisé ? Si vous voulez mener votre enquête et juger la valeur artistique de l’œuvre, il vous faudra cliquer sur la photo ci-dessous.

Mais, bien sûr, vous n’êtes pas obligé de le faire ! (source AD79)

T comme : Torpillage

« Aujourd’hui, c’est Claudy Guérin qui est d’astreinte pour le ChallengeAZ spécial Gâtine. Claudy vit dans sa ferme familiale au cœur de la Gâtine. Elle a longtemps exercé le métier de libraire et s’est toujours intéressée à la vie de ses ancêtres. Elle anime aujourd’hui des ateliers de généalogie à Champdeniers.

J’avais 10 ans lorsque pour la première fois, j’ai entendu le nom de Victor Guérin. Il était l’oncle de mon grand-père paternel qui, alors que je l’interrogeais sur ses parents, prenait soudain un air douloureux : ah le tonton Victor, qu’est mort dans les Dardanelles… y l’on jamais revu. Ce nom de Dardanelles était emprunt de mystère, de drame… je le sentais bien.

Victor Auguste Guérin était le cinquième de la fratrie, né le 18 janvier 1873 à la ferme de la Salinière de Saint-Pardoux. Pierre et Françoise ses parents étaient fermiers au château du même nom. Après leur mariage, ils sont restés à la ferme où ils ont eu 7 enfants.
Victor est resté longtemps à la Salinière à travailler avec son frère Pierre, mon arrière-grand-père de trois ans son aîné.
Le 15 novembre 1894, il rejoint le 18e bataillon de chasseurs à pied, service national oblige. Il sera chasseur de 1ère classe en décembre 1896 et passera dans la disponibilité de l’armée active le 18 septembre 1897… bonne conduite accordée.
De retour au pays, il devra faire deux périodes d’exercices, en 1900 et 1903 avant de passer dans l’armée territoriale le 1er octobre 1907.
En 1908, il épouse Marie Euphrosine Baudry, d’Adilly. Il a 35 ans. Les parents Guérin décédés, la noce a lieu en octobre, à Saint-Aubin-le-Cloud. Sûr que les petits neveux et nièces sont de la fête… Le jeune couple habite alors au Bois, à 4 km de la famille, où naît Henri cinq ans plus tard. Il partagera les jeux de ses cousins, Maurice, Henri et André.

4.PNG

1er août 1914, c’est la guerre. Victor a-t-il pensé, vu son âge (41 ans) et chargé de famille, que la France aurait besoin de lui ? Pourtant, il est mobilisé le 24 novembre 1914 et se retrouve, ce 3 octobre 1916, avec Léon Babin de la Boucherie de Saint-Pardoux, avec Jean Gaillard de Saurais et bien d’autres des Deux-Sèvres, comme lui du 113e R.I.T. à Toulon, prêt à embarquer sur le Gallia. Ce bateau, transformé en transport de troupes comme croiseur auxiliaire, est affecté au transport de l’armée d’orient. Il est commandé par le lieutenant de vaisseau Eugène Alphonse Kerboul.

3

Sûr que les gars n’avaient jamais rien vu de pareil… dans leurs contrées de Gâtine.
Destination, Salonique afin de soutenir l’armée serbe…

5.jpgSur ce bateau, plus de 2350 personnes embarquent, dont 1650 soldats français.
Le 4 octobre, tout semble lisse sur cette Méditerranée, entre Sardaigne et Tunisie : les soldats, revêtus de leur gilet de sauvetage prennent le temps de manger. Victor, Jean et Léon étaient-ils ensemble, confiants, inquiets ? Ont-ils causé de la famille, des femmes au pays dont ils n’avaient plus de nouvelles ? Des petits drôles qui leur manquaient tant ? Henri avait un an quand Victor est parti…
17 h 50 le repas se termine : c’est à ce moment-là qu’une explosion retentit et assourdit tout le monde. Les officiers rassurent disant que ce n’est rien.
15 minutes plus tard, le gros bateau coule, emportant tout ceux qui n’ont pu ou voulu sauter. Les mules et les soldats se battent dans les eaux pour atteindre les embarcations de secours.
Parti des Baléares, un des plus grands sous-marins allemands U-35, conduit par le lieutenant de vaisseau Lothar von Arnauld de La Perière, venait de lancer sa dernière torpille.

6

De Victor et des copains du pays, plus rien.
52 soldats des Deux-Sèvres seront ainsi considérés comme disparus en mer… sur 1300 soldats français noyés dans cette tragédie maritime.

Décédé en 1989, mon pépé n’a rien su de ce qui était arrivé à son oncle, disparu en Méditerranée.
Les carnets de guerre de quelques rescapés ont pu nous renseigner, presque cent ans plus tard, sur le déroulement de ce drame : le site chtimiste rend compte de tous ces évènements. C’est là que j’ai vu le nom du tonton, avec tant d’autres.
Enfin il existait, enfin cette histoire prenait sens.

En 2014, alors que j’assistais à une cousinade Guérin à Saint-Pardoux, évènement organisé par Marie-Madeleine Bertin, je découvrais, non sans émotion, le visage de Victor Auguste Guérin, au cœur d’une décoration funéraire, entre Croix militaire et  Croix de guerre.
Il était couché dans le livre de famille, près de ses frères et sœurs, avec Euphrosine son épouse, Henri son fils marié à Édith, ses 4 petits-enfants et arrières-petits-enfants.

Tous nés après lui, de lui.

Le tonton Victor de mon pépé était revenu vers nous : il avait retrouvé sa place.

8.jpg

Articles à lire pour plus d’informations sur cette tragédie :
Le Chtimiste
France 24
Blog Pour ceux de 14