V comme : Verruyes

Alain Moreau est né à Verruyes, à Saint-Rémy plus précisément et où il a passé toute sa jeunesse. C’est un vrai de vrai Gâtineau, qui vit en Maine-et-Loire désormais. Alain est le père de Vincent qui a participé à l’article « H comme Hériter en Gâtine ».

À la limite sud de la Gâtine, au centre des Deux-Sèvres, Verruyes, commune où règne douceur et sérénité.

 

Son nom latin est cité pour la première fois en 1041, Verruca, petite verrue, pour désigner un tertre, qui devient à partir de 1346, Verruye, sans s. Son prieuré, dédié à saint Martin, comme beaucoup d’autres communes de la région Ouest, dépend déjà en 1363 de l’abbaye de Saint-Maixent. L’un des premiers seigneurs connus, Simon de Verruyes, a en effet, au XIIe siècle, fait don à l’Église de terres et bâtiments.
Avant la Révolution, en 1750, Verruyes est une grosse commune comptant 331 feux, ou foyers selon notre terminologie contemporaine. En 1836, le recensement indique 1540 habitants, celui de 1906 dénombre 417 maisons, soit 436 ménages, et 1818 habitants.
Aujourd’hui (2015), les Verruyquois ne sont plus que 917… un nombre divisé par deux en moins de cent ans.

Le chemin des Chaussées

Cette commune doit certainement son développement à la présence très tôt d’une route commerciale. Elle est en effet traversée par une ancienne voie gallo-romaine, le chemin des Chaussées qui est également une ligne de partage des eaux (voie reliant Nantes et Limoges).
Selon les mémoires de la société des antiquaires de l’Ouest, « au sud de Verruye, un nom significatif indique très bien son ancienne trace, c’est le Grand-Chemin… ». La particularité de ce chemin ? La partie au nord-est de cette voie est davantage composée de vieilles familles catholiques pratiquantes et la partie au sud-ouest est plus laïque.

Après la Révolution, Verruyes fut chef-lieu du canton de 1793 à 1801.

3.pngPendant les guerres de Vendée, nous étions à la limite des troubles. Le canton de Verruyes compte une maison incendiée, 95 maisons dévastées et 75 équidés volés (12 mai 1797).
Mais, en 1832, la duchesse de Berry a soulevé quelques partisans dans la région qui s’appelèrent, en souvenir de la Révolution, « Chouans ». Ils tuèrent une personne à Mazières et une autre à Verruyes.
Selon mon père, ce dernier aurait été pendu dans le chemin en haut de Verruyes, à droite du calvaire (à vérifier pour le supplice infligé ainsi que le lieu).

En ce pays de Gâtine, Verruyes a encore quelques habitants qui parlent le patois local.

C’est bien plus qu’un patois, selon moi, on peut quasiment parler d’une langue puisque plusieurs mots sont intraduisibles en français !
Malheureusement, combien le parlent encore ? Quelques dizaines ? Quelques milliers si on est optimiste ? Mon frère, Gérard est un maître en la matière.
Combien de remarques avons-nous dû accepter des instituteurs qui nous faisaient répéter les « g » les « ch » bien gras que nous déversions en prononçant certains mots…
Combien de fois, des auditeurs de mes interventions publiques sont-ils venus me demander : « Vous êtes Canadien, vous avez leur accent… » Ma réponse : « Non, ce sont les Canadiens qui ont mon accent. » Plus particulièrement les Acadiens, des migrants européens au XVIIe siècle. En effet, nombreux d’entre eux sont originaires de notre Poitou et utilisent encore des expressions ou des mots de « notre langue » poitevine.

Les galipotes, les fadets

4.pngNous avons grandi avec les histoires de galipotes, de cheval Mallet mais aussi de fadets… Ah, ces fadets ! Notre grand-père maternel, Ernest, nous emmenait à travers champs à l’Herbaudière, voir « les creux de fadets ».
Nous n’en n’avons jamais vu…. En fait, ce trou n’est qu’une ancienne mine de plomb ou d’argent (un forage du bureau de recherches géologiques et minières, il y a quelques décennies, a classé le site insuffisant pour une nouvelle exploitation).
Et puis, n’oublions pas Mélusine, notre bonne fée poitevine qui a construit l’ancienne église et fait en sorte que la nouvelle se tienne au milieu du village, et pas sur l’ancien lieu.

La commanderie de Saint-Rémy*

5.pngMaintenant, rendons nous à 1,5 km du bourg, vers le sud. Un lieu qui a connu ses heures de gloire du XIIe siècle jusqu’au XVIIIe siècle.
La commanderie de Saint-Rémy. Je suis né à 100 m de ce lieu magique. Aujourd’hui, il ne reste que la chapelle en mauvais état malgré la réfection de la charpente par mon frère en 1982. Chapelle construite par le commandeur Antoine Charron en 1493. Une plaque atteste la date en lettres gothiques :
« L’an 1493, frère Antoine Charron, commandeur de céans fit faire cette chapelle ».
La commanderie existait déjà en 1208. Elle jouissait du droit de haute, moyenne et basse justice.
Le commandeur de Saint-Rémy possédait de nombreux biens représentant des centaines d’hectares comme plusieurs droits et fiefs dans la paroisse de Clavé toute proche, ainsi que des maisons jusqu’à Parthenay au nord dont celle du commandeur de cette ville. Son pouvoir s’étendait jusqu’à la commanderie de Lavausseau à 30 km de là, à l’est, selon Claude-André Fougeyrollas*.
Avant la Révolution, les biens de la commanderie de Saint-Marc-la-Lande, à l’ouest, furent dévolus à l’Ordre de Malte et regroupés avec ceux de Saint-Rémy. Ceci fut difficile à accepter par le commandeur de Saint-Marc-la-Lande. D’ailleurs un procès pour l’emplacement d’un simple poteau devant l’église de Saint-Marc pour déterminer la limite entre les deux fiefs dura… 2 siècles !
À la Révolution, spolié de tous ses biens, l’Ordre n’a pu survivre.
Saint-Rémy a eu un commandeur important dans l’Ordre : François Marie des Bancs de Mareuil. Il fut reçu dans l’Ordre de Malte le 8 juillet 1639, devient receveur du grand prieuré d’Aquitaine en mai 1710. Il est ensuite nommé, en 1716, grand trésorier de France avec le titre de bailli et décède à la fin du mois d’août 1720. François Marie des Bancs de Mareuil, après ce parcours, est enterré dans la chapelle de la commanderie derrière l’autel.
À Saint-Rémy, le logis du commandeur fût démoli en 1912 (mon grand-père a joué à cache-cache à l’intérieur) pour produire les pierres nécessaires à la construction de la ferme et de la grande maison « bourgeoise » de la Surgère, à 2,5 km de Saint-Rémy. Ce qui explique aisément, que les encadrements de certaines portes et fenêtres soient composés de pierres « travaillées ». Sans être un château, le logis, la chapelle et l’ensemble des bâtiments étaient entourés de douves et un pont-levis était à l’emplacement du lavoir de notre enfance (comblé aujourd’hui).
Un magnifique porche reliant deux maisons, dépendances de la commanderie, à 50 m de celle-ci comprenait, en sa partie supérieure un passage couvert. Il fut démoli dans les années 70 pour permettre aux matériels agricoles « modernes » d’accéder à la ferme qui existe encore aujourd’hui.

L’Étang et les premiers « son et lumière »

6.pngAujourd’hui, lorsqu’on évoque Verruyes, de nombreux Deux-Sévriens pensent : plan d’eau. Élaboré sous l’égide de M. Georges Bobin, le maire de la commune, il fut inauguré en mai 1969. À cette occasion, un « son et lumière » y fut réalisé. J’ai passé, en compagnie de Claude Hugon de Parthenay et Claude Pelletier de Saint-Georges-de-Noisné, de nombreuses nuits aux réglages de la sonorisation et des jeux d’éclairage de ce premier grand spectacle (tous les 3).
Réparti sur plusieurs hectares, c’était le premier « son et lumière » avec une scène de cette dimension.
Malheureusement, malgré les spectacles suivants, « Les Paysans », « La Geste paysanne », en 1971, 1974 et 1976, qui ont glorifié le monde de la terre pendant plusieurs années, les représentations ont dû s’interrompre. Toute la population participait : qui cousait les costumes, qui était figurant, qui aménageait, qui distribuait les affiches, qui fournissait du matériel, qui… qui.. etc.

 

Mais, souvenons-nous aussi qu’un certain Philippe de V. était venu voir et s’inspirer de ce que nous faisions… Il a su utiliser un environnement propice à la cinéscénie ce que nous n’avions pas à Verruyes : un fond, un arrière-plan moins dépouillé que quelques champs…Chez nous, difficile d’accrocher la lumière avec pour seul décor les frondaisons gâtinaises aussi merveilleuses soient-elles !
Pour clore le spectacle et nous ramener à notre époque moderne, l’émergence de tous côtés au rythme d’une musique trépidante de ces dizaines de moissonneuses-batteuses, descendant ensemble vers l’Étang, ont laissé un souvenir impérissable pour nombre d’entre nous.
Pour plusieurs jeunes de Verruyes et des communes avoisinantes, cette période fut également la rencontre avec l’UPCP, l’Union Pour la Culture Populaire en Poitou-Charentes et en Vendée, et la collecte auprès de nos aïeux de contes, de légendes, de chants et de pas de danse.
Que de souvenirs…

*Certaines informations sont issues du document de Claude André Fougeyrollas : SAINT- RÉMY DE VERRUYES (Commanderie Hospitalière 1208 – 1994)

K comme : Kriegsgefangener – 1915-1919

Julien Baraton, prisonnier de guerre à Meschede et Hamelin (Allemagne), quatre ans loin de la Gâtine.

Le troisième article de Caroline Cesbron du blog La Drôlesse est écrit en collaboration avec son cousin Vincent Moreau.

15 août 1914, de Parthenay en Gâtine, à Nancy et ses environs en Lorraine.

1Julien est né en Gâtine, à Verruyes, au moulin de la Roussière en 1887. Après avoir fait deux ans de service militaire, de 1908 à 1910, il a épousé Léonie en 1913. Mais le 1er août 1914, la mobilisation générale est ordonnée. Comme tous les hommes en âge de combattre, Julien rejoint son régiment, le 114e RI à Parthenay, et arrive au corps – comme on dit – le 4 août 1914, plein d’entrain et de fierté. Il est affecté au régiment de réserve qui vient de se créer, le 314e RI. Le caporal Julien Baraton, vingt-sept ans, a déjà fait vingt-quatre mois de service militaire de 1908 à 1910. Le 314e RI, composé entre autres de réservistes de Gâtine, appartient à la 117e brigade d’infanterie, 59e division d’infanterie, 9e région, 2e groupe de réserve. Julien part aux armées le 14 août. Le 15 août, le régiment défile dans les rues de Nancy puis cantonne, à quelques kilomètres, à Pulnoy*, pas très loin du 125e RI et de Louis Victorien Désiré Dutin, le cousin de sa femme. Le 314e RI veille sur la Seille, la rivière lorraine qui délimite les territoires des belligérants, protège ainsi Nancy et son Grand-Couronné, et participe aux batailles de Sainte-Geneviève (août 1914) et de la forêt de Champenoux (septembre 1914). La fin de l’année et le début de 1915 furent apparemment calmes.

13 février 1915, la catastrophe du Signal de Xon

Autour de Nancy, plusieurs collines ont un intérêt stratégique, dont celle du Xon, sur la commune de Lesménils. Cette motte d’une hauteur de 356 mètres offre une vue imprenable sur la plaine, et est occupée depuis septembre 1914 par les Français. Les Allemands sont juste en face, à moins de 500 mètres. Le 13 février 1915, après des mois de calme, une lourde canonnade en provenance du camp ennemi assourdit tout le monde. En quelques heures, le Signal de Xon est devenu allemand, les soldats de la 20e compagnie du 325e qui le gardait sont morts ou prisonniers. Du 13 au 16 février, les ripostes françaises pour reprendre cet endroit tactiquement important sont totalement désordonnées. On appelle des renforts mais sans aucune coordination ou plan réellement pré-établi. Les 18ème, 21e et 22e compagnies du 314e arrivent ainsi dans la soirée du 13 février, en ordre dispersé, et se font cueillir par les Allemands. Le capitaine Cochin du 325e RI meurt héroïquement le 14 février, à l’avant de ses troupes.

14 février 1915, Vive la vie, Adieu la liberté !

Julien est porté disparu depuis cette même date du 14 février 1915. Léonie, la jeune femme de Julien, sera rassurée quelques semaines plus tard sur le sort de son mari. En mars, la nouvelle se répand dans la famille que Julien est prisonnier, et non plus disparu ou pire encore. Le soulagement est immense à Verruyes, en Gâtine.

2.png
19 mars 1915, lettre de Victor Niveau, le frère de Léonie, à son oncle et sa tante, Célestin Babin et Louise Niveau, mes arrières-grands-parents.

Le Xon a été finalement repris par l’armée française le 18 février, au prix de 1250 hommes hors de combat, morts, disparus, prisonniers. Aujourd’hui, la gêne, voire la honte de l’avoir perdu est palpable à la lecture des documents. Les 277e RI et le 18e Chasseurs qui ont permis la victoire le 18 février, sont mis régulièrement à l’honneur dans les récits de cet épisode. Deux régiments peu cités voire oubliés très souvent : le 325e, certes fautif dans la perte de la colline mais qui le soir même affrontait à nouveau les Allemands et le 314ème RI arrivé vers 20h en soutien, sans plan pré-établi de contre-attaque mais répondant aux ordres. Deux régiments sacrifiés avant la mise en place à partir du 16 février d’une véritable stratégie, et la victoire le 18 février.

Du Xon en Lorraine à Meschede en Rhénanie du Nord

4Si Julien a réussi à échapper au massacre du Signal de Xon, il a pris le chemin des camps allemands dits de prisonniers ou encore d’internement voire de concentration selon certaines appellations retenues dans les documents. Selon toute vraisemblance, il a été transféré dans un premier temps à Meschede, en Rhénanie du Nord-Westphalie, comme l’indique sa fiche militaire puis a été évacué vers celui de Hamelin, près de Hanovre, les deux camps étant distants d’une centaine de kilomètres. Par méconnaissance du statut à donner aux prisonniers de guerre, il a peut être fait le chemin vers Meschede à pied ou dans un wagon à bestiaux****. Les Allemands, certains de leur victoire rapide, au début des hostilités, n’ont pas anticipé l’afflux de prisonniers, engendré par leur avancée sur Paris, à l’automne 1914. Les camps de prisonniers ne sont pas opérationnels pour recevoir autant d’hommes, ou pas encore aménagés en cette fin de première année de guerre. Beaucoup de prisonniers meurent durant l’hiver 14.

Meschede, rectangulaire, est entouré de plusieurs rangs de fils de fer barbelés, très serrés et très hauts, et situé sur une colline qui domine la ville : il est composé (en décembre 1914) de 2 baraquements en planches, pouvant loger 100 prisonniers chacun, et de plusieurs bâtiments servant aux magasins et cuisines, à un lazaret, logement du gardien, des soldats et officiers qui gardent le camp**.

5Des transformations du camp sont initiées au début de 1915. Une route principale est créée dans le camp, avec des allées transversales et des trottoirs en ciment. Les conditions semblent s’améliorer avec la création de sanitaires dignes de ce nom et la constructions de nouveaux baraquements. La palissade fait désormais 4 mètres de haut, formant un chemin de ronde, il y a aussi une autre clôture de 3 mètres de haut, des sentinelles aux quatre coins du camp qui sont installées dans des observatoires de 8 mètres de haut. tout autour du camp, des mitrailleuses, des 71 de campagne et de puissantes lampes électriques***.

La vie des prisonniers reste extrêmement difficile en ces premiers mois de guerre, en plein hiver, et leur quotidien diffère énormément d’un camp à l’autre. Le typhus en 1915 fait plus de 2 000 morts à Wittenberg, à Cassel****. Près de 20 000 prisonniers français au total mourront en Allemagne*****.

Jusqu’en 1919, à Hamelin ou Hameln, près de Hanovre

6La Convention de la Haye, signée par 44 pays en 1907, doit régir le sort et la détention des prisonniers mais elle n’est pas appliquée. Cela commence à se savoir, et les protestations des belligérants déclenchent les visites de représentants des pays neutres, comme la Suisse et l’Espagne ou encore de la Croix Rouge.
7Julien apparaît sur les fiches de La Croix Rouge en 1916, le 26 février, lors d’une visite d’inspection de l’organisation. La pièce le concernant est la n° P 34498. Le recensement concerne les soldats français internés au camp de Hamelin (ou Hameln, en allemand). Quand Julien est-il arrivé à ce camp ? Travaillait-il dehors, à la ferme dans le respect du statut de prisonnier de guerre ? Beaucoup de questions encore sans réponse… En tout état de cause, la fiche indique Julien Baraton, Caporal, du 314e d’infanterie, capturé à Don (en fait le signal de Xon), originaire de Versugen (sic ! En fait Verruyes), et prisonnier n° 11565.

Le numéro de prisonnier correspond bien à celui que Julien indique sur chaque carte postale, adressées à Léonie ou à la famille pendant sa captivité. Très peu de mots, aucune information, jamais de date. Pas de numéro de régiment sur l’uniforme.

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Julien a été rapatrié au centre de Dunkerque le 12 janvier 1919. Il retrouve sa Gâtine natale, Verruyes, après quatre ans de captivité. Il obtient sa carte de combattant le 11 janvier 1931. Le 314e régiment d’infanterie ne compte aucune citation et a été dissous en 1916. Julien n’a reçu aucune médaille. Prisonnier de guerre pendant la guerre n’était pas une situation enviable, mais cela ne l’est pas plus après la guerre.

Plus de 600 000 Français prisonniers ne sont pas considérés comme des combattants, et les décédés en captivité ne se voient accorder la mention Mort pour la France qu’en 1922.*****

14Julien Arthur Hubert Baraton. Julien… Personne ne l’a jamais appelé comme ça. Jamais. Encore aujourd’hui, ma mère, sa petite cousine par alliance, Gérard et Alain, ses petits-enfants, ne l’ont toujours connu que sous le prénom d’Ernest. Allez savoir pourquoi ! Il s’agissait peut-être de son prénom de baptême, souvent différent de celui, de ceux, de l’état civil. Ernest est parti en 1970, à l’âge de 83 ans, emportant avec lui les détails de son histoire, celle d’un jeune homme de Gâtine, réchappé par miracle d’une des plus grandes boucheries de l’Histoire du XXe siècle.
Un homme sur des millions à qui nous devons notre liberté aujourd’hui.


* Historique du 314e Régiment d’infanterie – Saint-Maixent, Imp. Charoussant-1920
** Site chtimiste.com
*** Site prisonniers de guerre 1914-1918
**** Site Chemins de mémoire – Les prisonniers de guerre français 1914-1918
***** Site du centenaire 14-18 – L’image des prisonniers de guerre

E comme : Éducation populaire

Aujourd’hui, l’article de notre ChallengeAZ est écrit par Marguerite Morisson. Celle qui fut longtemps présidente du Cercle généalogique des Deux-Sèvres a bien voulu nous raconter ce qui a marqué une grande partie de sa vie : sa participation aux activités de activités de l’UPCP (Union pour la Culture Populaire Poitou-Charentes-Vendée) dont le président fondateur fut André Pacher et dont l’apogée fut le spectacle « La Geste paysanne » à Verruyes en 1974 et 1976.

Éducation populaire ? C’est quoi ça ? Ah oui ! Ce « machin » fait pour distraire ceux qui n’ont rien à faire ! Et bien non ! À Verruyes ce « Festival National d’Animation Rurale » fut la brillante démonstration que l’éducation populaire était non seulement vecteur de notre culture, mais qu’elle apportait du bonheur aux gens, qu’elle ouvrait de nombreuses possibilités aux jeunes participants, donnait à chacun le sens du travail, de la solidarité et pouvait permettre de nouer des amitiés résistant au temps.

Verruyes, haut-lieu de la culture :
Tout est né d’une rencontre : un village et sa population, Verruyes, un auteur, un espace magnifique et une équipe, l’UPCP, (Union Poitou-Charentes pour la Culture Populaire) avec ses quarante associations réparties en Poitou-Charentes-Vendée et ses 3000 membres à ce moment-là.
1970 : L’UPCP a 1 an mais a déjà fait des stages et engrangé de très nombreux témoignages des anciens. Cette année là, Jean-Pierre Pottier, metteur en scène, CTP « Jeunesse et Sports », monte sur les bords de l’étang de Verruyes le « Livre vivant » de Jean Nazet : « La légende de Mélusine » présenté pour la première fois à Cherveux 25 ans plus tôt.

Ceci donne l’idée à André Pacher, président fondateur de l’UPCP, de mettre en scène l’histoire des « absents de l’histoire » comme il aimait à définir les paysans, auxquels il vouait une admiration et un attachement profonds.

1971 : Jean-Pierre Pottier et André Pacher unissent leurs efforts. Avec la participation des « Ballets Populaires Poitevins » et de la population de Verruyes, naît un spectacle, appelé « Les Paysans ». Devant le succès remporté, il est décidé de pousser plus loin cette expérience.

1974 : Après trois ans de travail, de recherches, de réunions, de discussions, textes, musiques, (choisies ou créées pour la circonstance) sont prêts. Il va falloir des soutiens et de l’aide matérielle. Le projet est ambitieux : mettre en scène sur 15 hectares, y compris le plan d’eau, l’histoire de la paysannerie.
Le bilan établi, donnera des nombres gigantesques: 53 000 heures de travail, 600 costumes, 12 points de diffusion pour la sonorisation avec 22 amplis, 3 km de câbles, 15 micros, sans compter les interphones et talkies-walkies.

Pour les éclairages, une tour de régie de 16 m de hauteur a été construite d’où sont commandés les 400 projecteurs de différentes puissances dispersés sur les espaces de jeu, alimentés par 12 km de câbles dont une grande longueur immergée dans l’étang (avec les précautions que l’on imagine) pour éclairer les lointains.
Sans oublier les 50 danseurs et danseuses chorégraphiés par Maurice Pacher.
Si l’on ajoute à tout cela une cavalerie de plusieurs dizaines de chevaux, une dizaine de tracteurs qui en fin de spectacle font un véritable ballet et les 3 ou 4 moissonneuses batteuses sur lesquelles sont juchés des danseurs pour le final, on peut avoir une idée de la démesure de l’entreprise !

Autre démesure l’intendance : 150 stagiaires à faire manger tous les jours… jeunes et travaillant beaucoup, se couchant tard et donc affamés ! Colette Pacher assura le service sans broncher !

En 1976 on remet ça :

Tant de travail pour une seule saison ? Tout est resté en place, on recommence… avec quelques petits aménagements. Cette fois il y aura 2 écrans géants mécaniques qui se lèveront ou s’abaisseront à la demande. Deux tours sont construites pour ceux qui vont projeter les diapos destinées à assurer un soutien visuel pour certaines scènes.

Ce sont 18 000 spectateurs en 1974 et 25 000 spectateurs en 1976 qui sont venus assister à ce spectacle extraordinaire, comme jamais encore il n’y en avait eu dans la région.

Il fut dédié à Jean Nazet, décédé en 1972. Jean-Pierre Pottier fut son élève et c’est bien lui qui est fut à l’origine de cette forme de spectacle.

Ce fut le livre vivant d’un peuple que l’histoire allait oublier.

Ces documents sont des coupures de presse qui ont aujourd’hui un âge respectable,
 d’où leur médiocre qualité.

Aujourd’hui, l’UPCP vit encore à travers ses deux plus beaux fleurons :

  • La « Maison des Cultures de Pays » ou « Maison André Pacher » à Parthenay. C’est là que sont conservées toutes les enquêtes faites au cours des stages UPCP pour le sauvetage de la tradition orale paysanne. C’est le CERDO ( Centre d’Etude Régional De l’Oralité ) qui gère ce fonds de 8 000 h d’écoute, 85 000 négatifs, diapos ou photos papier, 40 000 photos de reportage ethnographique.
    UPCP-Métives est l’organisateur des festivals et des animations qui ont lieu chaque années en Gâtine et qui ont acquit une notoriété nationale.
    Sans oublier les écoles de musique traditionnelle très actives en Gâtine.
  • GESTE éditions, l’autre beau fleuron, qui a su devenir incontournable au point d’avoir étendu son réseau de vente et de distribution dans tout le grand ouest, de la Bretagne aux Pyrénées. Bureaux au centre autoroutier de La Crèche, Librairies à Niort face aux Halles et à La Mude.

L’UPCP fut un mouvement d’Éducation Populaire, dont l’ampleur et la profondeur ont laissé des traces indélébiles dans toute la région du Poitou-Charentes, mais qui eut aussi un retentissement dans la presse parisienne de l’époque.
Deux ans plus tard, en 1978, Christine Authier eut le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros, avec une chanson écrite par Maurice Pacher, auteur également de l’opéra-ballet « AUNIS » interprété par nos deux virtuoses de l’accordéon, Gérard Baraton (accordéon chromatique) et Christian Pacher (accordéon diatonique) et dansé par 4 danseurs-étoile des plus grands opéras de la planète, de Moscou à Rio et de Milan à Paris et Versailles et ceci en 2018 !
De très nombreux jeunes de l’époque, devenus un peu moins jeunes maintenant, ont trouvé une situation intéressante dans l’activité qui leur plaisait (techniciens de l’image ou du son, gestionnaires ou comptables de structures culturelles ou administratives, responsables d’évènements culturels ou de structures régionales et même luthiers ; d’autres sont carrément devenus des artistes réputés, comme l’accordéoniste Gérard Baraton, la chanteuse Christine Authier, le musicien multi-instrumentiste Jean-François Bercé, ou encore Yannick Jaulin dont la réputation n’est plus à faire.

D comme : Dissidence

Voici le premier article de Caroline Cesbron qui nous en offre 6. Caroline a un  blog personnel (consacré à sa généalogie en Poitou et en Anjou) intitulé La Drôlesse qu’elle présente ainsi : « [mon] site à pour vocation de retracer cette aventure sans fin qu’est la généalogie et de donner chair le plus possible à ces gens d’autres temps à partir des traces qu’ils ont laissées derrière eux. »
Caroline évoque ici un thème qui lui tient particulièrement à cœur, la dissidence chez ses ancêtres.

1
ÉGLISE SAINT-MARTIN DE VERRUYES, DÉBUT XXe SIÈCLE (DR/COLL.PERSONNELLE)

Lundi 18 décembre 1899, Verruyes, Deux-Sèvres.
De la Petite Église à la Grande Église.

Il y a du monde aujourd’hui sur la place de l’église Saint-Martin de Verruyes. Les Niveau, les Babin et les Nivault, ceux du Moulin-Neuf, les meuniers, sont de baptême. C’est jour de fête, quelques jours avant celles de Noël et du Nouvel An, et surtout quelques jours avant ce qui devait être considéré comme la fin du XIXe siècle et l’arrivée d’un nouveau siècle prometteur.
C’est un double, voire triple baptême qui est célébré, ce jour-là. Celui des enfants Niveau.
C’est une fratrie très soudée, les Niveau. Ils sont trois, deux filles et un garçon, tous les trois nés à Verruyes, en plein pays de Gâtine. Marie-Germaine est l’aînée, puis suit Pierre-Florin qui deviendra maire-adjoint de Verruyes, et enfin la benjamine Marie-Louise, mon arrière grand-mère maternelle.
Les deux sœurs sont là, avec leurs enfants, leurs conjoints et les familles de leurs conjoints. Leur frère n’est pas encore marié mais le sera l’année suivante. Leurs parents, Pierre Niveau et Justine Goudeau doivent être là aussi, et ont certainement approuvé la décision de leurs enfants. Peut-être ont-ils aussi pris la même d’ailleurs ? Est-ce que que Louis Nivault, le cousin germain de leur père Pierre est présent avec son fils Auguste ?
Marie-Germaine fêtera ses 32 ans à la fin du mois prochain, en janvier 1900. Au
printemps précédent, Pierre-Florin est devenu trentenaire et Marie-Louise a eu 27 ans.
Et ce sont eux qui vont être baptisés.
À tout le moins, les deux sœurs. Je n’ai pas la preuve du baptême catholique romain de Pierre-Florin, mais on peut supposer qu’il s’est aussi changé ce jour là.
On dit en effet d’un membre de la Petite Église du Poitou, un dissident, qui retourne dans le giron de la sainte mère l’Église catholique et romaine, qu’il se change.
Ce jour là, ce lundi 18 décembre 1899, c’est ce que font Marie-Germaine et Marie-Louise, qu’on prénommera, selon son choix, désormais Louise, tout simplement.

2.png
18/12/1899 – VERRUYES, DEUX-SÈVRES – BAPTÊME CATHOLIQUE ROMAIN, À L’ÂGE DE 27
ANS, DE MARIE-LOUISE NIVEAU, DISSIDENTE. ELLE PREND LE PRÉNOM DE LOUISE. (DROITS
RÉSERVÉS).
12
18/12/1899 – VERRUYES, DEUX-SÈVRES – BAPTÊME CATHOLIQUE ROMAIN, À L’ÂGE DE 32
ANS, DE MARIE-GERMAINE NIVEAU, DISSIDENTE. (DROITS RÉSERVÉS).

Leurs parrains et marraines sont des Nivault du Moulin-Neuf, la lignée de meuniers.
Pour Louise, ce sont ses beaux-parents. Sa belle-mère, Virginie, est la sœur de la marraine de Marie-Germaine.
Ce jour là, ce lundi 18 décembre 1899, Marie-Germaine et Louise cessent d’être des dissidentes, d’être de ceux et celles qui s’éloignent et s’assoient à l’écart.
Et ce jour là, ce 18 décembre 1899, c’est certainement aussi la première fois qu’elles entrent dans la Grande Église, celle de Saint-Martin de Verruyes en l’occurrence.
Presque cent ans après la mise en place du Concordat. Quatre générations d’hommes et de femmes plus tard.

Mercredi 15 juillet 1801, Paris & Rome, France & Italie.
Tuer un schisme pour en faire naître un autre.

On nous a changé notre religion et on nous a tué notre roi !
C’est ainsi que les opposants au Concordat auraient accueilli, le mercredi 15 juillet 1801, sa signature par Bonaparte et le pape Pie VII.
Bonaparte, Premier Consul, n’est pas encore Napoléon mais est désormais à la tête du pays, après le coup d’État du 18 brumaire de l’An VI.
La France est régicide. La Terreur a marqué de son empreinte la période révolutionnaire, faisant des milliers de victimes, y compris ceux qui avaient porté les idées nouvelles et les valeurs de la 1ère République. Aujourd’hui, on évoque même le mot de génocide pour qualifier les guerres de Vendée opposant les Blancs aux Bleus, les cœurs rouges aux colonnes infernales, les Royalistes aux Républicains, les croyants aux athées.
En 1791, la toute jeune République, souhaitant déjà contrôler l’Église, ordonne la Constitution civile du clergé, obligeant les évêques et les prêtres à prêter serment à la République. La grande majorité refuse cette allégeance. Rome condamne aussi cette constitution et excommunie ceux qui y adhèrent.
Le culte public, celui des prêtres jureurs, ne connaît pas un franc succès, les églises se vident, les populations préférant majoritairement rester fidèles à leurs évêques et leurs curés. Ceux-ci, pourchassés voire persécutés, avec le soutien de leurs ouailles, mirent dès lors en place, dans leur paroisse, un culte interdit donc clandestin, encouragés par certains évêques en exil.
Dès 1800, le Premier Consul souhaite désormais apaiser le pays, réconcilier les
Français, notamment sur la question religieuse et faire la paix avec la papauté. Pour mieux tourner la page, passer à autre chose et mettre en œuvre ses projets.
Mais cet apaisement doit se faire à ses conditions pour ne pas perdre une once de pouvoir. Il négocie ainsi avec le pape Pie VII, nouvellement élu, une réorganisation de la religion catholique en France.
Elle est culte d’État, mais si les évêques sont institués par Rome, ils sont nommés par l’État. Ceux en fonction à la signature du Concordat doivent démissionner, ce qui est du jamais-vu. Soit ils sont renommés, soit ils perdent leur diocèse. Jusqu’à présent, ils étaient désignés à vie par le pape, représentant de Dieu sur Terre.

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CARTE DES DIOCÈSES DE L’OUEST – ESSAI HISTORIQUE SUR LA PETITE ÉGLISE – R.P J.E. DROCHON – MAISON DE LA BONNE PRESSE, 1893 @GALLICA

Les diocèses sont aussi redécoupés pour s’adapter à la nouvelle administration mise en place pendant la période révolutionnaire.
Une partie ouest du tout nouveau département des Deux-Sèvres créé en 1790, quitte ainsi le giron du diocèse de La Rochelle pour celui de Poitiers.
Les prêtres jureurs, ceux ayant prêté serment à la Constitution civile du clergé en 1791, ce qui en faisait des agents de l’État, sont aussi réintégrés dans l’Église qui les en avait alors exclus. Les réfractaires, fidèles à la religion et à Rome à l’époque, et certaines parties de la population, voient d’un mauvais œil ces « traîtres » (re)devenir leurs curés.
N’oublions pas non plus l’obligation de bénir un 2ème mariage après un divorce, la vente des Biens nationaux, souvent propriété de l’Église avant la vente, considérés comme des biens volés, empêchant ainsi leurs nouveaux propriétaires d’être absous.
Certains évêques, comme celui de La Rochelle, Mgr de Coucy, réfugié en Espagne après la constitution civile du clergé, fustigent aussi ce nouvel arrangement, et incitent leurs ouailles au refus du Concordat et à la résistance. L’influence de Mgr de Coucy fut grande dans la création et la diffusion de la Dissidence en Poitou.
Bref… Le Concordat, supposé mettre fin au schisme créé en 1791, était en train d’en créer un autre !
Loin de l’apaisement souhaité par le Premier Consul, le Concordat met ainsi le feu aux poudres, dans plusieurs régions de France : Les Illuminés en Gascogne, les Enfarinés en Rouergue, en Normandie les Clémentins et les Blanchardistes, les Filochois en Touraine, en Belgique les Stevénistes… et en Poitou, les Dissidents, ceux qui s’assoient à l’écart, s’éloignent.*
L’évêque de La Rochelle, Mgr de Coucy écrit que si ce qu’on débite du prétendu concordat est vrai, il ne paraît qu’un dérivé de la Constitution Civile, catholicisé grossièrement aux dépens de l’honneur et de la justice.**
La différence, c’est qu’il est approuvé par Rome, contrairement à la Constitution civile du clergé ! L’Église catholique romaine, jusqu’à aujourd’hui encore, n’aura de cesse de faire revenir dans le droit chemin ces âmes égarées, prêtres et fidèles.

Septembre 1803, La Boissière-en-Gâtine, Deux-Sèvres.
De la persécution naît et grandit la Dissidence.

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LA BOISSIÈRE-EN-GATINE – CADASTRE, 1837 @AD79

Louise Bonnanfant a vingt huit ans. Fille du notaire royal du village de Piersais à Verruyes, devenu greffier du juge de paix pendant la période révolutionnaire, elle a été hébergée par son oncle et sa tante, au village de la Barbotinière à La Boissière-en-Gâtine, après la mort de son père et de sa belle-mère en 1794.
Elle est mariée depuis cinq ans avec Jacques Nivault, son aîné de onze ans, issu d’une famille de meuniers.
Ils habitent au village de la Férolière, à deux pas ou presque de la Barbotinière où résidait Louise avant son mariage.
Ensemble, ils ont déjà deux fils, Louis, né un an après leur mariage, en l’an VI (1799), quelques mois avant le coup d’État de Napoléon Bonaparte, le 18 brumaire et Pierre, né en avril de cette année 1803.
Depuis la signature du Concordat en 1801, d’une opposition épiscopale, on est passé en deux ou trois ans à un refus clérical puis populaire. Un peu partout en France, de nombreux prêtres refusent d’aller aux convocations pour prêter serment en inventant des prétextes plus ou moins provocateurs.
Dans les Deux-Sèvres, à la fin de l’été 1803, le préfet Dupin montre les muscles contre la Dissidence, qui commence à prendre forme dans plusieurs communes de son département. Les prêtres insoumis sont harcelés et un peu partout où la résistance au Concordat commence à émerger, il envoie les gendarmes.
Y compris à La Boissière-en-Gâtine, peuplée de 350 âmes à cette époque.
En septembre, le curé Clément de la paroisse de La Boissière-en-Gâtine, insoumis, est arrêté, en même temps que cinq autres prêtres (ceux de Montravers, du Pin, de Chanteloup, de Montigny et de La Peyratte). Il est emprisonné à Poitiers. Mgr Bailly, le nouvel évêque de Poitiers, exhorte ces insoumis à prêter serment et cinq succombent aux discours du prélat, dont le curé Clément. Il sort de prison en juillet 1804, et rejoint Niort où il a le droit de dire la messe.
À La Boissière-en-Gâtine, il est remplacé par le curé Ayrault.

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ÉTAT DES PRÊTRES DES DEUX-SÈVRES – ESSAI HISTORIQUE SUR LA PETITE ÉGLISE – R.P. J.E. DROCHON – MAISON DE LA BONNE PRESSE, 1893

Alertés par ces arrestations, les prêtres des villages voisins purent prendre la fuite ou se cacher.
Jusqu’à la chute de l’Empire en 1814, jamais ces prêtres récalcitrants ne furent tranquilles. Leurs fidèles non plus. Pratiquer le culte dissident, c’est à dire selon le catéchisme de La Rochelle, selon les pratiques d’avant 1789, se fait dès lors de façon clandestine.
Il faut dire qu’ils mettent en cause l’infaillibilité du pape, l’autorité de l’Église et celle du Premier Consul puis de l’empereur.
Pour Louise et Jacques, on leur enlevait leur prêtre, on changeait leur religion, leur monde n’était plus le même. Ils prennent certainement – peut-être – alors la décision de suivre ce qu’ils considéraient comme la Vraie Religion, celle d’avant. Ils deviennent Dissidents.

Vendredi 23 juillet 1813, la Nourrée, Les Groseillers, Deux-Sèvres.
Un acte de décès introuvable réapparaît.

Bonaparte est devenu Napoléon il y a presque dix ans, mais l’Empire va désormais inexorablement vers sa chute.
Cette belle journée d’été est teintée d’une infinie tristesse chez les Niveau. Jacques, le père, est mort. Il n’avait que 49 ans. Louise, après seulement quinze ans de mariage, désormais veuve, n’a que 38 ans. Elle est la mère de cinq enfants dont l’aîné a seulement quatorze ans et le petit dernier, un peu plus de trois ans : Louis, Pierre, Modeste, Jeanne et Jacques. Trois garçons et deux filles. Les trois plus âgés sont nés à La Boissière, mais Jeanne et Jacques aux Groseillers.
Louise et Jacques ont quitté La Boissière-en-Gâtine entre le printemps 1806 et celui de 1810 pour s’installer à quelques kilomètres de là, aux Groseillers, une toute petite commune, puisqu’en 1836, le recensement n’indique encore que 176 administrés.
Ce déménagement était-il lié à la Dissidence et à une plus grande facilité d’observer le culte clandestin sans ennui ou bien tout banalement pour avoir du travail ? Je n’en sais rien.
Je sais simplement que l’acte de décès de Jacques m’a longtemps été soustrait, du temps de la généalogie papier-crayon. Introuvable, telle était la réponse de la Mairie.

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MARIAGE DE PIERRE NIVEAU ET LOUISE MASSE 1836 – ©AD79

À chaque événement familial, comme les mariages des enfants, il était nécessaire pour l’officier d’État civil de retranscrire, sous serment, les dires de quatre témoins affirmant que Jacques était bien décédé ce 23 juillet 1813 à la Nourrée des Groseillers.
Quelle ne fut pas ma surprise, après la numérisation des archives et leur remise à disposition sur internet, de découvrir en ligne le fameux acte de décès. L’âge de Jacques n’est pas le bon d’ailleurs.
L’une des explications possibles que je donne à cette mystérieuse disparition pendant près de 200 ans et le recours au serment de témoins pour alléguer ce décès, serait celle de l’appartenance de Jacques à la Dissidence.

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23/07/1813 – ACTE DE DÉCÈS DE JACQUES NIVEAU – ©AD79

En effet, être dissident implique de ne plus fréquenter les églises et de ne plus recevoir les sacrements et de ne plus bénéficier des rituels catholiques comme la sépulture, le mariage et le baptême.
Sous la Restauration, ne préférait-on pas se référer aux registres religieux plutôt qu’à ceux de l’État civil napoléonien ?
N’étaient-ce pas les registres des curés qui faisaient foi et dans lesquels, à partir de cette période, la famille Niveau n’apparaissait plus ?
L’autre explication serait beaucoup plus prosaïque, celle d’un registre égaré pendant des décennies, et retrouvé à l’occasion de la numérisation.

Après 1814, Verruyes, Deux-Sèvres.
Un important foyer de Dissidence.

Louise a certainement souhaité se rapprocher de sa famille et après la mort de Jacques, elle est retournée à Verruyes, qui, entre temps, était aussi devenu un foyer important de la Dissidence dans la région.
La chute de l’empire et le retour de la royauté donnent aux Dissidents un peu d’espoir.
Peine perdue ! Mgr de Courcy, qui était toujours évêque de La Rochelle, abandonne les dissidents à leur sort, démissionne de la fonction qu’il avait refusé de quitter en 1801, et en échange devient évêque de Reims après la signature d’un nouveau concordat le 11 juin 1817. Le nouvel évêque de Poitiers, Mgr de Bailly, écrit aux insoumis et ils sont nombreux, à cette occasion, à revenir dans L’Église apostolique et romaine**.
Mais à Verruyes, nouveau concordat ou pas, les Dissidents restent très nombreux et têtus.
En 1819, le curé de Verruyes, l’abbé Bodin, écrit ainsi, dans une lettre au ministre des cultes de Louis XVIII, Élie Decazes : Verruyes compte 1500 âmes, mais les trois quarts sont de la Petite Église, l’autre quart se compose des éléments les plus pauvres de la paroisse. Je n’en peux attendre aucun secours***.
Le 21 juillet 1820, Mgr de Bailly finit par interdire les prêtres insoumis, ce qui est validé par le pape Pie VII en septembre de la même année**. En 1820, les dissidents sont encore au nombre de vingt mille. Ce nombre va baisser au fil des années avec la disparition des prêtres dévoués à la cause dissidente. Plus lentement à Verruyes ou la prise en charge du culte dissident par les laïcs s’organise.
La Dissidence a pour particularité, en effet, de voir les laïcs prendre le relais des prêtres disparus. Ces chefs de communauté sont choisis en fonction de leur très haute valeur morale et religieuse et non pas en fonction de leur statut social. L’autre particularité de la Dissidence est le non-prosélytisme, et une très grande discrétion de ses membres, qui restent entre eux, s’entraident en toute occasion, se marient entre eux (d’où la consanguinité aussi au XIXe siècle).

1834 et après, la Tardivière, Verruyes.
Un culte officié par des laïcs

Les années s’égrènent…
La Tardivière à Verruyes est devenu le lieu de rassemblement des Dissidents pour la célébration des offices. En 1834, Ils sont désormais célébrés par un laïc de la communauté, ou peut-être encore un prêtre insoumis, comme le raconte Léo Desaivre.

fonts baptismauxDes fonts baptismaux dissidents ont été retrouvés récemment dans un champ du village et sont désormais visibles par tous dans les Jardins de Saint-Marc-la-Lande.
Le baptême est le seul véritable sacrement donné par le chef de la communauté.

Les enfants Niveau grandissent. Louis, l’aîné, se marie en 1826 avec Marie-Anne Godard et il habite avec sa belle-famille au Grand-Chambord à Verruyes. Pierre épouse, lui aussi à Verruyes, en 1836, Louise Massé. Puis suivent les mariages de Modeste en 1833 et Jeanne en 1834, aussi à Verruyes et celui de Jacques, à Saint-Lin, à deux ou trois kilomètres de Verruyes en 1845.
Ils et elles se marient très certainement avec des filles et des garçons adeptes de la Dissidence, et selon le rite, le mariage religieux a lieu avant le mariage civil dans des maisons, des chapelles qu’on a aujourd’hui oublié, ou dans des endroits comme le village de la Tardivière.
En 1850, on dénombre encore 400 à 500 dissidents à Verruyes.
En 1854, Louise Bonnanfant, la première dissidente, la mère de Louis, Pierre, Modeste, Jeanne et Jacques, décède à l’âge vénérable de 79 ans au village du Cou à Verruyes.
Le fils de Pierre, prénommé comme son père, nous a légué un morceau de papier sur lequel est inscrit ce qui s’apparente à la formule dissidente de mariage, et a écrit de sa main la promesse de régulariser à l’église ce sacrement dès que la Providence (leur) nous en donnera les moyens.

Louis et Pierre, Deux frères dissidents, deux descendances différentes.

Louis et Pierre Nivault, ou plutôt Louis Niveault et Pierre Niveau. Deux frères, deux orthographes patronymiques différentes. Le premier, Louis est l’arrière-grand-père de mon grand-père Denis, le second celui de ma grand-mère Marie-Louise, les parents de ma mère. La connaissance de notre appartenance à la Dissidence s’était transmise par les descendants de Pierre, très religieux. Aucune allusion à cette appartenance par ceux de Louis, plus laïcs.
Pierre est aussi l’aïeul de mon petit cousin Vincent, @Winch rencontré sur Twitter en avril. Il est l’arrière-petit-fils de Léonie Nivault, l’arrière-petite-fille de Pierre. Nous avons depuis, avec son père, son oncle et ma mère, autour d’un bon repas, discuté et échangé sur nos souvenirs, les documents, les photos en notre possession.

Les disparus relient les présents.

11.png
ARBRE GÉNÉALOGIQUE DE JACQUES NIVEAU (NIVAULT) 1764-1813 ET LOUISE BONNANFANT 1775-1854

***

En 1894, dans son essai sur la Petite Église, presque entièrement consacré à celle du Poitou, le Révérend Père Jean-Emmanuel Drochon, écrivait dans son introduction :
En entreprenant ce travail, nous obéissons, quoique tardivement, au dernier désir que nous ait manifesté le grand cardinal Pie, évêque de Poitiers : « Voici que les derniers témoins des origines de la Dissidence disparaissent, nous disait-il à notre dernière entrevue ; vous êtes de ce pays, hâtez-vous de recueillir les souvenirs qui s’effacent et d’interroger les vieillards qui s’en vont. »

 

* La Petite Église, essai – R.P Jean-Emmanuel Drochon, Maison de la Bonne Presse -1894
** Conférence Origine et naissance de la Petite Église – conférence donnée par Philippe Certin à Parthenay le 24 octobre 2016
*** Le pays de Gâtine – Maurice Poignat