J comme Jeunes et Jolies…

Un texte de Raymond Deborde

Il y a quelques mois les Archives des Deux-Sèvres ont proposé en Trésor d’Archives un document daté de 1810 classé alors « confidentiel » dans lequel le préfet du département dresse une liste de vingt jeunes femmes âgées de 14 à 39 ans, riches héritières de bonnes familles aristocrates ou bourgeoises qu’il serait bon de rallier à l’Empire grâce à des mariages judicieux.

Le tableau renseigne sur l’âge des jeunes femmes, le nom et la profession des parents, ainsi que sur la fortune et les biens que possèdent ces derniers, sans oublier d’évoquer la dot présumée pour chacune des filles et les espérances d’héritage. Un beau mariage n’étant pas uniquement une question d’argent, on n’oublie pas de donner « les agréments physiques ou les difformités, les talents, la conduite et les principes religieux » (catholiques pour la plupart) de chacune de ces demoiselles.

J’ai voulu savoir si ce projet avait été suivi d’effet et si des mariages avaient été arrangés pour rapprocher ces bonnes familles des tenants de l’Empire.

Sur les vingt jeunes femmes inscrites sur le tableau en 1810, quatorze sont mariées avant le 4 avril 1814, date de l’abdication de Napoléon. J’ai listé leurs beaux mariages dans l’ordre chronologique, indiqué leurs « agréments physiques ou difformités » et ajouté les quelques renseignements donnés par les actes sur les maris. Ces unions étaient sans doute pour la plupart arrangées : l’étaient-elles par les familles uniquement ou aussi par l’administration impériale ? À vous de vous faire une idée pour chaque cas. J’ai personnellement l’impression que ce document a servi pour concrétiser certains mariages.

  • Aglaé ESPINET (figure passable) épouse à 15 ans Laurent Alexandre Rouvier, 31 ans, docteur en médecine, père docteur, le 26 septembre 1810 à Niort
  • Émilie Antoinette Thibault de NEUFCHAISE épouse à 24 ans Henry Louis Charles Auguste d’Espaignes des Venelles, 28 ans, lieutenant-colonel, aide de camp employé à l’armée d’Espagne et chevalier de l’Empire, le 4 juin 1811 à Niort
  • Appoline Piet-Berton (figure et physique très agréable, éducation soignée) épouse à 20 ans  Saint-Aubin Agier, 29 ans, « entreposeur » général du département des Deux-Sèvres, père ancien magistrat et procureur impérial, le 17 juin 1811 à Niort
  • Catherine Piet-Lataudrie (figure et physique agréable) épouse à 40 ans Charles Pascal JOFFRION 41 ans, veuf et docteur en médecine, le 16 juillet 1811 à Niort
  • Élisa MAIN (figure et physique très agréable, éducation soignée) épouse à 17 ans Barthélémy LAURENCE, 24 ans, négociant-banquier, père négociant-banquier et ex-législateur, le 16 septembre 1812 à Niort
  • Sophie BRELAY (elle n’a rien qui puisse déplaire, élevée d’une manière un peu trop religieuse) épouse à 18 ans Pierre Jacques Parfait JUQUIN, 20 ans, propriétaire, père marchand, le 31 mai 1813 à Niort
  • Victoire Busseau (jolie figure, physique agréable) épouse à 22 ans Charles Jean Olivier PONTENIER, 20 ans, avocat à la Cour impériale de Poitiers, père président dudit tribunal, le 16 juin 1813 à Niort
  • Félicie Grellet-Desprades (figure et physique passable) épouse à 21 ans Charles Frédéric Auguste de CHANTREAU, 22 ans, propriétaire, père propriétaire et ancien capitaine au régiment d’infanterie du Hainaut, le 29 août 1813 à Faymoreau (Vendée)
  • Victoire Marcadière (figure et physique passable) épouse à 23 ans Vincent Denis Bodin, 28 ans, substitut du procureur impérial près le tribunal de 1re instance de l’arrondissement de Niort, père président de la Cour impériale de Poitiers, le 15 septembre 1813 à Niort
  • Éléonore Corbin (figure gâtée par la petite vérole) épouse à 27 ans Charles Édouard Jousselin, 29 ans, notaire impérial, père propriétaire, le 13 octobre 1813 à Niort
  • Rosine Marcadière (figure et physique passable) épouse à 22 ans Armand Marie Daguin, 28 ans, négociant, père ancien officier d’infanterie, le 22 novembre 1813 à Niort
  • Esther MORICEAU (figure passable) épouse à 34 ans Jean Hippolyte LAIDIN de la BOUTERIE, 38 ans, ancien officier et percepteur-receveur des contributions de Niort, père ancien magistrat et maire de Frontenay, le 23 novembre 1813 à Niort
  • Alexandrine Bernard (figure et physique agréable, éducation soignée, quelques talents pour la musique et le dessin) épouse à 20 ans Alphonse Marie Martin-Monteuil, 33 ans, propriétaire et maire de de la commune de Missé, père propriétaire, le 13 janvier 1814 à Niort
  • Lucile Morisset (figure et physique agréable, éducation soignée) se promet en mariage à 24 ans avec Pierre Théodore COUSSAUD de Massignac, avocat, père ancien conseiller du roi, le 23 janvier 1814 à Poitiers

Quatre jeunes femmes ont attendu la Restauration pour convoler en justes noces, le préfet impérial aura donc échoué pour celles-ci :

  • Pauline Bastard de Crisnay (figure et physique agréable) épouse à 21 ans François Étienne de MECHINET, 21 ans, propriétaire, père chevalier de l’Ordre royal, militaire de Saint-Louis, ancien capitaine au régiment d’infanterie du Boulonnais, le 08 juin 1814 à Niort
  • Caroline Rouget-Gourcez (figure et physique très agréable) épouse à 21 ans Marie-Désiré Martin-Beaulieu, 25 ans, père propriétaire et premier adjoint  au maire de la ville de Niort, le 21 août 1816 à Niort
  • Clémence Chauvin-Hersant épouse à 23 ans Jean Joseph TONNET, 31 ans, capitaine d’artillerie et chevalier de l’ordre royal de la Légion d’honneur, père juge de paix du canton de Saint-Loup, le 25 septembre 1816 à Ardin
  • Pauline Frappier-Poiraudière (figure et physique agréable) épouse à 21 ans Louis Pierre Daguin, 37 ans, propriétaire, père ancien officier d’infanterie chevalier de l’Ordre royal et militaire de Saint-Louis, le 10 juin 1817 à Niort

Deux enfin ne se marient pas :

  • Anne Poudret de Sevret décède le 11 janvier 1816 à Niort âgée de 33 ans
  • Lucrèce MORICEAU (figure passable) décède le 18 mai 1846 à Niort âgée de 69 ans

Marguerite Gérard (1761-1837), artiste peintre contemporaine du 1er Empire, a peint en 1804 un joli tableau intitulé La Mauvaise Nouvelle que j’ai choisi de mettre en illustration (et de rebaptiser). Les jeunes femmes de cette liste pour beaucoup n’ont pas eu leur mot à dire quant au choix du mari. Avaient-ils tous un physique agréable, une jolie figure, une éducation soignée ? Il est fort possible que ce fut une mauvaise nouvelle pour certaines quand elles ont découvert le nom et le visage de leur futur conjoint.

 Marguerite Gérard : Jeune Deux-Sévrienne découvrant le nom de son futur époux.

10 commentaires sur « J comme Jeunes et Jolies… »

  1. C’est le type de documents qui me bouleverse ! Quels étaient les choix de ces jeunes filles ? Pour Clémence Chauvin-Hersant, le préfet a réussi. Elle épousa Jean Joseph Tonnet (capitaine sous Napoléon) qui devint Jean Joseph Tonnet-Hersant.(cit. Maurice Poignat)

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  2. Merci pour ces informations très intéressantes, généalogiquement parlant, car il se trouve qu’Appolline Piet Berton est ma quadrisaïeuile (descendance abondante- arbre brevol sur geneanet) et nous avons d’elle, en effet, de biens jolis portraits. Sur un des portraits de famille,nous la voyons poser avec une harpe et son frère,Paulin désiré,avec un cor.Il faut remarquer que sa mère est decédée a l’âge de 34 ans,Apolline n’avait alors que 12 ans et son père militaire ne s étant pas remarié, ce qui est plutôt rare à cette époque, aura sans doute voulu favoriser au mieux qu’il le
    pût, un avenir convenable pour sa fille, la vie étant plutôt courte,en moyenne, à cette époque. Néanmoins, Apolline aura la chance de pouvoir vivre jusqu à l’âge de 85 ans. Au fond, il’existe bien des sites de rencontre aujourd hui, autrefois ce pouvait être ça et les mariages à cette époque se faisaient entre mêmes positions sociales, mais nous ne pouvons juger avec nos yeux du XXI ème siècle une époque où la vie était probablement bien plus rude et éphémère tandis que la nôtre qui a vu augmenter une aversion excessive au risque et qui existait pourtant moins à cette époque.

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      1. Oui, j’imagine peut être que les demoiselles étaient proposées sur des listes par les parents qui cherchaient à marier leur fille.Quand au demandeur à qui cette lettre répond, il serait intéressant de savoir qui est-ce…car si, dans ce lot de jeunes filles, ma quadrisaiieule avait trouvé convenance, ça serait doublement intéressant..

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      2. J’ai plutôt l’impression que les familles des jeunes filles ignoraient le contenu de la liste. Indépendamment du physique des demoiselles, le document renseigne sur la fortune des parents des biens et terres qu’ils possèdent ainsi que la part d’héritage espérée (il est mentionné parfois que l’enfant est unique. Je ne pense pas que les familles aient apprécié ce fichage si elles en avaient eu connaissance. Pour Apolline et ses parents, il est fait mention d’un revenu foncier de 3.000 francs, d’une dot espérée de 1.000 francs et d’une succession à partager avec son frère de 30.000 francs

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      3. Ou, je prend conscience maintenant en relisant la teneur de la lettre que celle-ci est une incursion indiscrète bien choquante et je comprends les commentaires offusqués qui ont précédé à propos de ce fichage. Merci en tout cas pour cette trouvaille qui m’a généalogiquement bien ému !

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