Un peu de vocabulaire et Challenge AZ

Au détour des registres, on peut parfois tomber sur un acte avec un mot qui n’est plus employé aujourd’hui : « besson »

Sur l’étymologie, le mot « besson » vient de bissus dérivé lui même de bis qui veut dire « deux fois ». Une, si ce n’est la plus ancienne mention date de 1260 dans Li livres de Jostice et de Plet (Livre de justice et de plaid) qui est un traité juridique anonyme déposé à la BNF et dans d’autres ouvrages, dès le XVIe siècle est déjà qualifié de « vieux mot ». Il existe des variations comme bessoun en provençal.

En littérature le terme se retrouve notamment dans La Petite Fadette de Georges Sand. Le terme serait encore employé par les éleveurs de moutons mais à totalement disparu si ce n’est dans les patronymes BESSON, LEBESSON etc. ou pour les amateurs de jeux télévisés dans le jeu Pyramide.

Des enfants, jumeaux ou pas, il en sera question dans notre challenge AZ qui portera sur l’enfance et tout ce qui s’y rattache.

Mais cela, c’est pour le mois prochain….

Z comme Zadig

Un texte de Brigitte Billard, Chroniques d’antan et d’ailleurs

Le 13 décembre 1787, à l’église de Châtillon-sur-Thouet, on baptise la petite Françoise Alnet, fille de mes ancêtres Pierre Alnet et Catherine Bazille. Le parrain est Louis Bazille, la marraine est Marie Françoise Arouet, 27 ans, épouse de Mathurin Bazille et tante par alliance du nouveau-né. Rien de bien étonnant dans ce baptême, jusqu’au moment où la marraine signe le registre.

Le treiziesme jour de decembre mil sept cent quatre vingt sept a été baptisée par nous soussigné françoise née d’hier du legitime mariage d’entre pierre alnet fermier et de catherine Bazille ses père et mère a eu pour parain Louis Bazille boulanger son oncle et pour marainne francoise arouet, petite niece de Voltaire. La marainne avec nous soussignée

AD79 -BMS Châtillon-sur-Thouet 1760-1792 – vue 192/243

La généalogie de Voltaire, ou plutôt de François-Marie Arouet, l’auteur entre autres de Zadig – d’où le titre de ce billet, Z comme Zadig – est connue et plonge ses racines dans le Poitou, à Loudun au XVe siècle, selon l’Annuaire de la noblesse de France, puis à Saint-Loup-sur-Thouet, actuellement Saint-Loup-Lamairé, à partir de Jean Arouet, greffier en l’élection de Loudun, puis notaire à Saint-Loup, mort en 1583.

Le petit-fils du dit Jean, François Arouet, part s’établir à Paris, dans le commerce des draps. C’est à Paris que naît son fils, prénommé aussi François, en 1649, qui devient notaire et meurt à Paris en 1724. Il a deux fils, Armand et François Marie, né à Paris le 21 novembre 1694, qu’on connait sous le nom de Voltaire.

C’est donc le grand-père de Voltaire, François le futur drapier, qui a quitté la région poitevine, et les Arouet, branche du futur Voltaire n’ont au début du XVIIIe siècle plus grand rapport avec la région de Parthenay.

Pour que Françoise Arouet soit véritablement la petite-nièce de Voltaire, il faudrait qu’elle soit la petite-fille de son frère Armand Arouet, mort à Paris le 18 février 1745, a priori sans enfant officiel. Exit la relation grand-oncle / petite-nièce.

Si on remonte d’une génération, François Marie Arouet, dit Voltaire, n’a qu’une tante, Marie Arouet, qui épouse un certain Mathieu Marchant, bourgeois de Paris. Pas de descendance Arouet à ce niveau-là, donc pas d’arrière-grand-oncle éventuel de ma Françoise Arouet.

Revenons donc à la génération précédente, encore, à la fratrie de François Arouet, le drapier parti à Paris. Ce François a deux frères, Samuel Arouet, notaire à Saint-Loup, et Pierre Arouet, avocat du roi à Thouars.

Malheureusement, je ne trouve pas de descendance sur internet à ces deux grand-oncles de Voltaire.

Quant à l’ascendance de Françoise, les pistes que j’ai pu remonter pointent vers Chantecorps, et ne remontent pas au-delà de son grand-père, Louis Arouet, né vers 1676, marié une première fois en 1704 à Chantecorps avec Louise Dupont, puis à Vasles en 1710 avec Louise Delineau, la grand-mère de Marie Françoise. Ce Louis est laboureur, il est à peu près de la génération de Voltaire et il est difficile d’imaginer qu’il puisse être le petit fils de Samuel, le notaire de Saint-Loup, ou le petit-fils de Pierre, l’avocat de Thouars.

Pour mettre un point final à cette recherche de cousinage, je n’ai trouvé de mention de Voltaire dans aucun autre acte concernant les frères et sœurs de Françoise, ses oncles et tantes, et même son grand père.

Françoise n’était pas la petite-nièce de Voltaire, même si elle partageait son patronyme.

Françoise n’était qu’une femme du peuple, une fille de la région de Parthenay, comme toutes les autres.

Elle avait été baptisée le 1er janvier 1760 à Fomperron. Son père Louis, marchand et laboureur, avait alors 44 ans, et sa mère, Marie Anne Pignon, en avait 41 ans. Françoise, ou plutôt Marie Françoise, selon son acte de baptême, avait déjà un frère et quatre sœurs vivants lors de sa naissance : Marianne, née en 1747, Marie Françoise, née en 1748, Perrine, née en 1752, Louise née en 1754 et Louis, né en 1756. La famille avait d’abord habité à Chantecorps avant de se fixer à Fomperron avant 1752.

Après la naissance de Françoise, la famille s’était encore agrandie, avec la naissance de Radegonde en 1761.

Vers 1770, la famille Arouet vivait à nouveau à Chantecorps, dans le village de Champmorin.

Marie Françoise avait épousé Mathurin Bazille, héritier d’une lignée de maçons à Parthenay, à l’église du Saint-Sepulchre, en présence de ses parents, le 31 janvier 1780. Au début du mois, le 6 janvier 1780, un contrat de mariage avait été signé entre les deux familles. Il y était prévu que le nouveau jeune couple vivrait pendant une année chez la mère du marié, Marie Magdeleine Bourdault, dans la métairie de la Maladrerie, sur la paroisse du Saint-Sepulchre. Marie Françoise est dotée de 1000 livres par ses parents, en avancement d’hoirie, 500 livres payables deux ans après le mariage, et l’autre moitié de 500 livres cinq ans après le mariage.

Le premier enfant du couple, une fille, Thérèze – un prénom souvent porté dans la famille de l’époux – naît le 7 octobre 1780, mais meurt trois jours plus tard.

Le 4 janvier 1782, la mère de Françoise, Marie Anne Pignon, meurt dans son domicile de Chantecorps, à l’âge de 63 ans. Sa fille est alors enceinte, et met au monde le 24 avril 1782 une petite Elizabeth, qui ne vivra que quelques années. Le 22 septembre 1782, c’est le père de Françoise, Louis Arouet, qui meurt à son tour, à 66 ans.

Le 9 octobre 1785, à Parthenay, où le couple habite maintenant la paroisse Saint-Jean, Françoise met au monde un garçon, Mathurin Bernard, qui va mourir en mars 1801.

Le 14 décembre 1789, c’est un petit Jacques Bazille qui vient agrandir la famille, mais il ne vit que quelques semaines, et est inhumé le 9 janvier 1790, lors d’une cérémonie à l’église Saint-Jean de Parthenay.

Mathurin Bazille et son épouse Françoise Arouet quittent alors Parthenay, et Mathurin va travailler avec Louis Arouet, son beau-frère, à Champmorin, dans la commune de Chantecorps. Pendant de longues années, il sera désormais fermier ou cultivateur, et plus maçon.

Un nouveau petit garçon, François, vient au monde le 18 floréal an 3, à Chantecorps.

Françoise n’a que 38 ans quand elle meurt, le 10 pluviôse an six – le 29 janvier 1798 – sur la commune de Ménigoute, elle qui pourtant habite encore à Chantecorps.

Aujourd huy le dix pluviose l an six de la reppublique
devant moy charles Martin officier public de la commune de
Menigoute, a comparu le citoyen Louis arrouet et françois pothet
demeurant commune de chantecorps lesquels mon déclaré que ce
jourdhuy est décédée françoise arrouet +++ agee de trante six anq duquel
deces je me suis assuré en me conformant a la loi,  l effet de quoy
j ay dressé le present acte en presence des susnommés qui ont declaré
ne scavoir signer sauf le soussigné Louis arrouet +++ epouze de
mathurin Bazille de la commune de Chantecorps___

Le 22 nivôse an 8, Mathurin Bazile, son veuf, passe un contrat de mariage pour épouser Louise Pinaudeau. Il doit régler la succession de Françoise, la mère de ses enfants survivants. C’est ainsi qu’on apprend que le 17 janvier 1800, seuls Bernard, François, et un certain Louis – dont je n’ai pas retrouvé la naissance, ni le destin futur – sont encore en vie.

Je n’ai pour l’instant pas retrouvé de postérité à Françoise.

Et je ne me serais jamais intéressée à elle, à ses frères et sœurs, à sa famille, si un jour, dans l’acte de baptême de la petite sœur de mon ancêtre Louise Alnet, la marraine n’avait mis en avant une parenté totalement infondée avec Voltaire.

Y comme Y a qu’à prendre sur soi et vivre !

ou Jeanne, l’ordre et le désordre des choses – Jeanne Lestrigou, 1778-1835

Un texte de Caroline Cesbron, La drôlesse

Cette année, le challengeAZ collaboratif de Généa79 se décline sur le thème Rendre hommage aux femmes en Deux-Sèvres. Les femmes, ces armées invisibles et silencieuses de l’Histoire.
Habituée des lettres faciles, l’an dernier avec le W pour W comme Wesh Wesh, Wostinna ? It is la Gâtine !, je poursuis aujourd’hui avec la lettre Y. Y a pas de souci, Y a qu’à voir… !
Alors qui choisir pour cet hommage ? Une femme célèbre ? Une anonyme ? C’est dit, ce sera une parfaite inconnue, la grand-mère de la grand-mère de mon grand-père.  Une vie de femme aux fins fonds de la campagne française, entre XVIIIe et XIXe siècle, entre la fin de la monarchie absolue et les débuts de la République, entre ordre et désordre. Six générations entre elle et moi. Alors autant dire que l’histoire de sa vie est faite d’hYpothèses et de présomptions mais Y a qu’à prendre sur moi, Y a qu’à Y mettre du mien pour la raconter, cette histoire, car elle, elle en a mis du sien pour la vivre, cette vie, et elle a dû prendre sur elle bien souvent.

« C’était un bourgeonnement incessant et satisfait. Un élan vital (qu’ils avaient déjà canalisé), un instinct pur (dont ils ne voulaient pas entendre parler), une évidence (que jamais ils ne bousculaient), les poussaient les uns après les autres, à rougir, à s’épouser, enfanter, mourir. Puis recommencer. […]
Alice Ferney, extrait de l’incipit « L’élégance des veuves », Actes Sud, 1995

Si toutes les femmes de nos généalogies peuvent se reconnaître dans les mots d’Alice Ferney – rougir s’épouser, enfanter, mourir – le respect séculaire de l’ordre des choses en fait, il en est certaines pour qui ce chemin fut parsemé d’embûches, fit des détours, prit des virages plus ou moins choisis.

Une enfance en désordre

Louis XVI est roi depuis quatre ans lorsque Jeanne naît en plein été 1778 à Ardin en Gâtine du Sud, un territoire à la limite des plaines, entre vallons et rivières, haies et bois. Son père, Jean Lestrigou occupe une jolie position, puisqu’il est, selon les actes, voiturier, celui qui transporte des marchandises en charrette ou bordier, celui qui cultive la terre, mais aussi garde-messier, garde-champêtre quoi. Et garde-messier, ce n’est pas rien. Il était craint celui qui, selon son bon vouloir et pas forcément selon les lois, attrapait ses concitoyens pour le compte du puissant ou de l’autorité du coin.  Le grand-père de Jeanne était marchand, son arrière-grand-père, boulanger. Arrière-grand-père et grand-père se prénommaient Jean, tout comme, par usage, leur petit-fils et fils, baptisé cependant Jean-Baptiste, et c’est tout naturellement que Jeanne, à sa naissance, prit aussi le prénom de sa mère. L’ordre des choses est respecté.

En 1775, à vingt-trois ans, Jean a en effet épousé Jeanne Bonneau, une jeune femme de son âge. En l’espace de deux ans d’union, ils ont eu malheureusement le temps de voir naître et mourir deux enfants avant l’arrivée de Jeanne. 
Quatre mois après son mariage, Jeanne Bonneau, légitime épouse de Jean Lestrigou, a accouché d’un enfant mort-né, très certainement « prématuré ». Y à qu’à dire ça.  Les mauvaises langues ont dû y aller pourtant de leur venin : « le Jean et la Jeanne avaient pêché. Ils ont été punis par le Seigneur. » C’est dans l’ordre des choses.
En janvier 1777, Jean et Jeanne deviennent les parents de Jacques, un garçon qu’ils ne prénomment pas comme son père, très certainement pour conjurer le sort. Jacques décède pourtant une semaine plus tard. Y a qu’à prendre sur soi pour continuer. Perdre un deuxième enfant, un désordre des choses tellement banal à l’époque. Et pour remettre de l’ordre dans les choses, Jean et Jeanne décident, un mois après ce décès, d’aller chez le notaire pour signer un contrat de mariage, fait inhabituel, puisqu’il intervient deux ans après leur mariage.
La mère de Jeanne a pu ainsi rougir et enfanter dans les liens du mariage, dans le respect de l’ordre des choses, avant de mourir prématurément, – les choses en ordre – à l’âge de trente ans en 1782, laissant orpheline une enfant unique de quatre ans et un jeune trentenaire veuf. Y a qu’à dire que le Seigneur en a décidé ainsi, qu’on n’y peut rien. Père et fille, y a qu’à prendre sur vous.

Voici la petite Jeanne, seule avec son père. Mais est-elle restée avec lui ? A-t-elle été confiée à un foyer de la parentèle ? Peut-être. C’est tellement dans l’ordre des choses, pour un homme seul, de faire prendre en charge ses enfants par d’autres, alors qu’il doit travailler du matin au soir à l’extérieur. Comment faire autrement ? Mais Jean est-il vraiment homme à suivre l’ordre des choses ? Il aurait pu en effet se remarier pour avoir une femme à demeure. Contrairement aux usages, et certainement parce qu’il n’a qu’une seule enfant, une situation plus facile à gérer qu’avec toute une fratrie, il ne le fait pas. Pas tout de suite. Il ne se remarie à Béceleuf, qu’en 1797, en pleine Révolution, quinze ans après le début de son veuvage. La période n’étant pas très ordonnée, les deux époux se marient même une seconde fois, en 1799, à Coulonges-sur-l’Autize, probablement pour être certains que leur union soit valable et prise en compte par le Régime révolutionnaire. La nouvelle épouse, du même âge que le marié, est certainement de sa parentèle ou celle de sa première femme – mais sans preuve à ce jour – puisqu’elle s’appelle Marie Bonneau.  Ce serait bien dans l’ordre des choses de faire en sorte que tout reste en famille. C’est aussi dans l’ordre des choses, à l’approche de la cinquantaine, d’assurer la qualité de ses vieux jours. Y a qu’à faire comme ça, c’est mieux.

Un début de vie de jeune femme dans l’ordre des choses

Au remariage de son père, Jeanne a vingt ans, ou presque. Elle a dû commencer aussi à regarder de plus près les garçons et à leur faire les yeux doux. Rougir avant qu’elle n’en épouse un de son choix de cœur… ou de raison. Elle, ce sera indubitablement un choix de raison. La mariée est encore mineure, elle n’a pas encore atteint ses vingt-cinq ans, le futur est veuf et plus que majeur, quand ont lieu à Béceleuf les épousailles en juin 1803. La présomption est forte que le cœur n’a rien à voir dans cette union. C’est tellement dans l’ordre des choses qu’un père, qui n’est plus en parfaite santé, veuille assurer l’avenir de son enfant, ou qu’un conseil de famille décide de ce qui est bon pour la pupille ou plutôt la famille.

Jacques Savariau, charbonnier de son état, est en effet dans l’accomplissement de sa soixantième année quand il se marie avec Jeanne. Trente-six ans séparent les deux époux. Le marié a neuf ans de plus que son beau-père. Ses deux fils sont aussi plus âgés que leur jeune belle-mère. D’ailleurs, on a célébré en janvier de la même année, soit six mois auparavant, l’union de la petite dernière, Marie Magdelaine, vingt-deux ans. L’acte de mariage de la fille côtoie celui du père sur le registre. Mais l’ordre des choses est respecté, Jeanne est mariée.
Et s’il s’agit avant tout très certainement d’affaires, de sécurité sociale et non d’inclinaison, le mariage fut pour autant consommé. Y a qu’à y mettre du sien, y a qu’à prendre sur soi. Deux enfants naissent de cette union dissonante sur le papier. Le premier, une fille, prénommée Jeanne comme sa mère – dans le respect de l’ordre des choses – arrive dans ce monde huit mois jour pour jour après le mariage de ses parents. Le second, Jean, né quelques jours avant le Noël 1805, est un enfant posthume. En effet, Jacques Savariau est décédé le 30 octobre à l’âge de soixante-trois ans, un mois et demi avant la naissance. À vingt-sept ans, Jeanne est veuve, un nourrisson et une petite fille de dix-huit mois sur les bras. Fille unique, elle est aussi désormais orpheline de ses deux parents. Jean, son père est parti l’année précédente, au début du printemps 1804, quelques semaines après la naissance de sa petite fille. Parti certainement serein sur l’avenir de sa fille, désormais bien établie.

Les temps ont cependant de fait irrémédiablement changé. De sujet du Roi et de sa propre famille, Jeanne est devenue la citoyenne Lestrigou, puis résidente d’un Empire créé par un petit Caporal.  Depuis 1804, le Code civil redit ce que la Révolution a proclamé : Les hommes sont nés libres et égaux en droits. Sans avoir lu les écrits d’Olympe de Gouges, Jeanne doit penser que les femmes aussi. Le code civil dit aussi que si la femme est toujours incapable juridiquement et dépend de son père ou de son mari, ce n’est pas le cas de la veuve, qui jouit de certains droits. Jeanne n’a plus de mari, plus de père, très peu de famille. Elle a du se dire : « Cheu, Olé be dans l’ordre do chouses, O le té plus un boudet, le Jacques. O va ben do mem, I va prende su ma. Ma aneu, I se libre. Le disons bé trétous qu’olé un nouveau monde ».

Les chemins libres du désordre des choses

Jeanne doit désormais gagner seule sa vie. Son mari et son père décédés lui ont cependant peut-être laisser de quoi assurer son quotidien et celui des enfants encore en bas âge. Ses beaux-enfants l’aident certainement, mais à partir de son veuvage, dans tous les actes la concernant, elle est dite charbonnière. Il est suffisamment rare de voir mentionner une profession pour une femme, surtout à cette époque, pour penser qu’elle l’exerçait vraiment. Jacques lui a certainement transmis son savoir, l’a peut-être emmenée avec lui dans les bois et Jeanne vendait aussi probablement la production obtenue dans les bois aux villageois environnants.

C’est peut-être dans une clairière que fut conçu son troisième enfant ? Magdelaine, mon ancêtre directe, arrivée au monde en 1808, disparut très jeune à l’âge de 35 ans après s’être épousée avec Pierre Rimbault pendant huit ans et avoir enfanté cinq enfants en l’espace de six ans. Née et mariée sans nom de père, enfant naturelle et illégitime, Magdelaine mourut fille de Jeanne Lestrigou certes mais contre toute attente aussi de Jacques Bar(r)ibaud. Outre son acte de décès, elle est aussi désignée comme se nommant Magdelaine Ba(r)ribaud dans quatre actes de naissance de ses enfants. Aucun acte de reconnaissance pour l’heure ne permet d’en savoir plus sur l’identité de ce père mystérieux. Mais Magdelaine savait qui il était, tout le monde savait avec qui Jeanne avait eu une histoire. Celle-ci fut, espérons-le, peut-être bien d’amour et consentie. À trente ans, Jeanne est veuve depuis trois ans, avec trois enfants en bas âge dont un illégitime. Y a qu’à faire avec, y a qu’à prendre sur soi et y mettre du sien. Et y a qu’à surtout pas s’arrêter en si bon chemin. Vive la liberté et au diable les qu’en dira-t-on !
En 1817, Jeanne, à l’aube de la quarantaine, est toujours veuve, libre de toute autorité masculine, ce qui n’est pas dans l’ordre des choses. Et ce qui n’est toujours pas dans l’ordre des choses, même dans un monde nouveau, c’est qu’elle est à nouveau enceinte et accouche une nouvelle fois d’une fille hors mariage, qu’elle prénomme une nouvelle fois là aussi Magdelaine. Est-ce pour rappeler le parcours rédempteur de la célèbre prostituée, proche de Jésus ? Ou pour se souvenir de Marie Magdelaine, la fille de Jacques, son vieux mari, qui est morte quelques jours après la naissance de Magdelaine n°1 ? Jeanne et elle avaient le même âge et elles étaient certainement très proches, grandes amies peut-être ?

Le retour à l’ordre des choses

Statutairement toujours veuve, donc seule, mais avec deux enfants légitimes de 17 et 16 ans, deux autres illégitimes de 13 et 4 ans, Jeanne se remarie enfin en 1821 avec Louis Bridonneau, un charbonnier, comme elle, un homme de son âge, qui habite aussi comme elle, le village de Fougères à Béceleuf. En 1829, le brave homme reconnaît Magdelaine n°2, douze ans, comme étant sa fille et celle de Jeanne. Était-il vraiment son père biologique ? Jeanne assiste l’année suivante, au début de l’été au premier des trois mariages de Jean Savariau, son fils, qui sera deux fois veuf. Elle est de nouveau de la fête en septembre 1830 pour le mariage de Magdelaine n°1. En 1832, elle se déplace avec son mari, Louis Bridonneau, à Vix en Vendée pour être présente au mariage de Jeanne Savariau, sa fille aînée. En 1840, elle n’assistera pas au mariage de Magdelaine n°2 avec un jeune maçon de Surin, Jean Marillet.

Jeanne est décédée cinq ans auparavant, en 1835, à l’âge de 57 ans sans livrer tous ses secrets. 
Elle s’appelait Jeanne Lestrigou, et sa vie, sans importance, vaut pourtant. À un tournant de l’Histoire, entre royauté et Révolution, au-delà de l’utilité d’étendre le grand arbre familial, qui nous permet d’être là aujourd’hui, elle vaut pour sa recherche de liberté et d’accomplissement. Comme celles de beaucoup d’autres femmes. Ces vies n’ont pas été inutiles pour que les femmes d’aujourd’hui puissent vivre comme elles vivent.

« Les uns après les autres, ils savaient que telle était la meilleure tournure des choses : que le Seigneur bénisse des alliances, que des jeunes ventres enflent dans l’allégresse, et que les anciens bercent des nouveau-nés propres et emmaillotés. Le grand arbre familial étendait ses branches de plus en plus loin, année après année éparpillant des feuilles, au gré des mariages les enfants quittant les parents, dans l’espace entier.
« Dieu ne nous a pas créés pour être inutiles ». Telle était la devise des femmes de cette famille. »
Alice Ferney, extrait suite de l’Incipit « L’élégance des veuves », Actes Sud, 1995

X comme « X »

Un texte de Stéphane Dallet

S’il désigne simplement le chromosome féminin en biologie, X a surtout des acceptions négatives. Quand il signifie anonyme, X est pathétique, laisse entrevoir un drame intime, (« né sous X »), une origine indicible, un scandale… X nomme l’innommable (le père inconnu), les parents de l’enfant trouvé. X sert encore à censurer, à masquer (« classé X ») l’obscénité, la violence, le sexe… Bref, X cache presque toujours un tabou : une absence, une naissance scandaleuse, des violences sexuelles, un crime odieux. Les quelques bribes de la vie de Mathurine DEVOYSE qui nous sont parvenues sont marquées par la violence, le malheur, le mystère évoqués par cette lettre de l’alphabet. L’histoire sans doute banale de cette femme pose aussi quelques problèmes au généalogiste, comme on le verra.

À l’été 1647, Mathurine DEVOYSE, fille de ferme du côté de St-Maixent, est victime d’un « rapt ». Si le rapt de violence est sans aucun doute au XVIIe siècle un crime « digne de mort par l’Ordonnance », comme le rappelle Furetière dans son Dictionnaire universel, le récit des faits présente la même ambiguïté qui fait qu’aujourd’hui encore, la justice, (la société), a du mal à définir le viol. La question, lancinante, reste la même : y a-t-il eu consentement ? On apprend que l’agresseur de Mathurine, qui a saisi la justice, « l’aurait par ses blandices (c’est-à-dire ses charmes trompeurs) fait condescendre à s’abandonner à lui ». Le prévôt de St-Maixent ordonne donc la « prise de corps » du don Juan et l’envoie en prison. En effet, on ne doute pas de la parole de la plaignante parce qu’elle est enceinte de son séducteur et doit déclarer sa grossesse aux autorités. Cela débouche sur « des actions civiles et criminelles » et, donc, sur une demande de réparation. Bientôt, alors que Mathurine « est à deux ou trois mois d’accoucher et n’a moyen de continuer lesdites poursuites », elle cède et transporte la somme de 60 livres obtenues en son « instance de rapt » à un nommé Jacques DUPUY, marchand laboureur à la Grange au Prieur de Pamproux, qui se chargera de recouvrer l’argent auprès du père de l’accusé. Le cessionnaire « promet bailler et payer à icelle dite Devoyse cédant savoir la somme de 30 livres tournois lors et au temps qu’elle sera accouchée du fruit dont elle est enceinte et la nourrir et entretenir et gouverner en ses gésines (autrement dit ses couches) ». La suite est plus inattendue puisqu’il est question de ne donner l’autre moitié (30 livres) qu’à la condition que Mathurine se marie « deux ou trois mois après ledit accouchement ou autre plus long ou moindre temps et même auparavant qu’elle fut accouchée ». Ainsi, la réparation est double : la fille déshonorée aura un mari, l’enfant du rapt un nom et un père légitime. En aucun moment on ne parle de marier la victime à son séducteur. La transaction aboutit très vite car dès le 12 janvier 1648, Mathurine DEVOYSE, dotée de ses 60 livres, conclut un contrat de mariage avec un journalier nommé François DESFORGES. L’enfant, née au mois d’avril ou de mai 1648, qui est probablement Françoise DESFORGES, portera le nom et le prénom de son père adoptif.

On trouve rarement de ces demandes de justice au grand jour qui équivalaient, pour les victimes d’agressions sexuelles, à mettre sur la place publique leur honte et leur déshonneur. En effet, comme l’écrit l’historien Georges Vigarello dans son Histoire du viol (XVIe – XXe: « Le viol est d’abord une transgression toute morale (…) il appartient à l’univers de l’impudeur avant d’appartenir à celui de la violence, il est jouissance illicite, avant d’être blessure illicite ». La victime est donc coupable elle aussi, de luxure (encore un X), « de stupre forcé ». De « corruption charnelle », disent les juges de St-Maixent. Combien de jeunes filles pauvres et vulnérables dans la société rurale de l’Ancien régime, n’ont jamais dénoncé leur agresseur, qu’elles fussent enceintes ou pas ? L’historien poitevin Fabrice Vigier, dans son étude intitulée À propos de quelques procès pour violences sexuelles dans le Poitou du XVIIIe siècle, n’a trouvé « que » 14 affaires de violences sexuelles sur plus de 3000 procès criminels intentés dans quinze juridictions poitevines au XVIIIe siècle, y compris le Siège présidial de Poitiers, la Prévôté royale de Melle et le Siège royal de St-Maixent. Ne nous étonnons pas ! D’après plusieurs enquêtes diffusées par la presse, un cinquième des victimes d’agressions sexuelles portent plainte aujourd’hui en France et seulement un dixième aboutit à une condamnation pour viol et ce, malgré l’effet MeToo et une prise de conscience quasi mondiale du problème… Enfin, on croyait sous l’Ancien régime (et on croit toujours dans certains milieux conservateurs farouchement anti-avortement) qu’une femme ayant subi un « vrai » viol ne peut tomber enceinte !

Gravure de Gerlier XIXe siècle

Mais revenons à Mathurine DEVOYSE. Elle a le profil typique des victimes de viol, tel qu’il ressort dans l’étude de F. Vigier, notamment. Jeune, pauvre, elle est servante dans des fermes du côté de Soudan, St-Georges-de-Noisné, Exireuil, relativement loin de son village d’origine – elle viendrait d’Availles-Thouarsais, ravagé par la « contagion » en 1631 – et vit donc loin de sa famille, si elle en a encore une. Ses parents Pierre DEVOYSE, un charpentier, et Marie LEVESQUE, morts au moment des faits, sont peut-être, eux-mêmes, des gens venus d’ailleurs puisqu’on ne rencontre guère le patronyme DEVOYSE en Poitou. Maîtresse de ses droits en 1648, vivant à la Coussaye de St-Georges-de-Noisné, elle épouse donc un journalier et laboureur, si démuni que la dot de la mariée, si dérisoire soit-elle, suffit à lui faire prendre la femme et le bébé à naître. Ils auront trois autres enfants au moins dont le dernier est baptisé en 1654 à Chantecorps. En 1669, Mathurine DEVOYSE est veuve avec ses deux filles et qualifiée de « mendiante » par les collecteurs de taille d’Exireuil. La situation s’améliore quand elle épouse en 1678 un voisin, peut-être le maître de sa fille, et veuf lui aussi : le maçon Pierre GUERAULT. Celui-ci fait inscrire au contrat que « considérant les bons plaisirs, traitements (…) que lui a toujours fait porter et rendre Charlotte Desforges fille deladite Devoise et dudit feu Desforges (…) lui donne un lit composé, une coiste, deux oreillers et quatre plats d’étain ». Cette convention de mariage, qui revient à une association entre deux vieillards, n’oublie pas la fille sans fortune restée célibataire. Ensuite, on ne trouve plus de trace de Mathurine DEVOYSE, à commencer par son acte de sépulture, ce qui ne signifie pas qu’elle ait quitté la région.

Le séducteur s’appelle Thomas BARRIQUAULT. Jeune également, il est le fils de Jean, un marchand laboureur de Soudan. On ignore si Mathurine DEVOYSE servait chez ses parents ou chez un voisin. On ne connaît pas non plus le rôle exact de Jacques DUPUY, avant qu’il devienne le cessionnaire de Mathurine. Mais il est fort possible que Thomas ait séduit la servante de la ferme en lui promettant le mariage, par exemple. Qu’il s’agisse d’un rapt de violence ou d’un rapt de séduction, l’abus de faiblesse est évident, de même que l’ascendant du jeune homme sur la servante. Or, la réponse juridique à ces deux types de rapt semble à peu près la même avant l’ordonnance sur les matières criminelles de 1670 qui, selon G. Vigarello, « fait du rapt par force et violence, contrairement au rapt de séduction, un cas royal échappant aux juges subalternes et soustrait à toute rémission de peine ». Avant cette date, la confusion entre les deux types de rapt est générale. Les déclarations de grossesse illégitime, imposées par l’édit d’Henri II de 1556, sont censées prévenir les infanticides et les avortements et impose aux femmes de dénoncer le père. Vigarello précise encore : « la déclarante fait de la violence une simple circonstance excusante, un fait rendant plus urgent l’arrangement financier et moins un fait imposant la condamnation de l’accusé. Elle transforme insensiblement le viol en récit de séduction plus qu’en récit de barbarie ». Les dictionnaires de Furetière (1690) et de l’Académie française (1694) confirment cet amalgame entre viol, rapt et séduction au XVIIe siècle, puisqu’ils n’ont pas d’entrée « violeur » (le terme est inusité), mais une entrée « séducteur » qui occulte la violence, évoquant, de nos jours, des figures relativement aimables comme Don Juan et Casanova plutôt que celle de Gilles de Rais. Quant au mot « rapt », il est employé à la place de « viol », mot plus cru, se confond avec le terme ambigu de « ravissement » et fait penser à des épisodes mythologiques ou historiques : les amours de Zeus, le rapt des Sabines, etc. Le langage utilisé masque la violence.

Le généalogiste est un optimiste. Non seulement, il veut croire à la vertu des aïeules (qui appartenaient à un temps où il n’y avait pas que des mariages d’amour), mais aussi il doit faire semblant d’ignorer qu’une généalogie comporte forcément des victimes d’abus, de viol, d’inceste. Et des violeurs… L’histoire sans doute banale de cette femme, découverte par hasard, pose aussi des problèmes au généalogiste. Si Françoise DESFORGES est la fille légitime de DESFORGES et, selon de fortes présomptions, la fille naturelle de BARRIQUAULT, faut-il la relier à l’arbre de ces derniers ou remonter la généalogie des DESFORGES ? Les généalogistes ne sont pas tous d’accord. D’ailleurs, aucun arbre généalogique ne tient devant la révélation d’un secret de famille ; les tests ADN en vogue actuellement anéantissent les efforts de bien des généalogistes.

Généalogie de Mathurine DEVOYSE :

Pierre DEVOYSE x Marie LEVESQUE
—- Mathurine DEVOYSE x François DESFORGES laboureur à Chantecorps et Exireuil
—-/—- Françoise DESFORGES x Michel GIRAULT laboureur à Augé
—-/—-/—-/—- Marie GIRAULT x Jean MENANT laboureur à Augé
—-/—-/—-/—- Françoise GIRAULT
—-/—-/—-/—- Jean GIRAULT journalier x1 Louise TIRE, x2 Françoise DAZELLE, x3 Marie GIRARD
—-/—-/—-/—- Marie Scolastique GIRAULT
—-/—- Jacquette DESFORGES x François ESNARD journalier à Vautebis
—-/—- Pierre DESFORGES
—-/—- Charlotte DESFORGES
—- Mathurine DEVOYSE x Pierre GUERAULT maçon à Exireuil

Remarque :

Le baptême de Françoise DESFORGES (peut-être célébré à St-Georges-de-Noisné où Mathurine vivait vers la fin de sa grossesse et dont les registres sont lacunaires) et le contrat de mariage sont introuvables. Son mariage n’est pas filiatif, mais l’acte de sépulture indique qu’elle est née vers 1648, comme l’enfant du rapt. D’autres indices – sa proximité avec les GUERAULT, l’absence d’autres DESFORGES dans la région d’Augé – rendent cette filiation probable.

Autre mystère : Jacquette DESFORGES baptisée sous ce nom le 29/07/1649 à Exireuil est nommée DEVOIS(E) par le curé de Vautebis sur l’acte de baptême de sa fille Françoise le 18/12/1682 et DESFORGES au baptême de ses autres enfants ! Pourtant, Jacquette n’est pas l’enfant du rapt qui est né au printemps 1648. La légitimité des enfants du couple DEFORGES x DEVOISE a-t-elle été contestée ?

Sources :
– Archives départementales des Deux-Sèvres : registres paroissiaux, archives notariales (3E 531, 3 E 1908)
– Georges Vigarello, Histoire du viol (XVIe-XXe siècles), Paris, 1998, Éd. du Seuil,
– Fabrice Vigier, « À propos de quelques procès pour violences sexuelles dans le Poitou du XVIIIe siècle » in Le corps en lambeaux. Violences sexuelles et sexuées faites aux femmes, Rennes, 2016, Presses universitaires de Rennes, collection Histoire.

W comme Weill-Renault (Marie) une vie de l’administration de guerre

Un texte de Xavier Choquet

Origines familiales de Marie RENAULT
Née à Chiché le 28 avril 1897, Marie Marguerite RENAULT est la fille de François Étienne RENAULT et de Marie Louise GUERINEAU. Les RENAULT sont originaires de Chiché et des alentours (Clessé et Amailloux) et sont apparemment de condition modeste car François Étienne est dit domestique à la naissance de Marie Marguerite. Je lui connais un frère aîné Joseph, resté en Poitou. à la mort de Marie Louise GUERINEAU, François Étienne se remariera à Luché-Thouarsais en 1907 avec Hélène SICOT. Côté GUERINEAU, ils sont originaires, au plus loin que j’ai trouvé, de Chanteloup.

Listes de familles et alliées : RENAULT, SICOT, GUERINEAU, VINCENT, LOISEAU, FAVREAU, NOIRAULT, BOCHE, DENAIS.

Carrière professionnelle de Marie RENAULT
Marie RENAULT commence sa carrière professionnelle dans les services administratifs du Ministère de la Guerre dans les régions libérées de la Première Guerre mondiale. 1921 marque un tournant dans sa vie privée, son mariage avec Georges WEILL, architecte parisien issu d’une famille originaire du Bas-Rhin ; et les années suivantes la naissance de ses trois enfants (René, Gérard et Roland). Entre 1926 et 1939, elle sera agent à la caisse des dépôts et des consignations, puis suivra son mari à Djibouti où elle exercera le métier d’institutrice.

Marie WEILL, pendant la guerre
La guerre éclate. Évacuée à Beyrouth, elle sera agent comptable aux œuvres françaises de l’Instruction publique jusqu’en 1942 puis partira pour l’Afrique du sud. Elle perd l’intégralité de ses documents lors du torpillage de l’Empress of Canada avant de regagner Londres. Le 13 mars 1943, faisant route de Durban, en Afrique du Sud vers Takoradi (Ghana) et transportant des prisonniers de guerre italiens ainsi que des réfugiés grecs et polonais, le paquebot Empress of Canada est torpillé par le sous-marin italien Da Vinci et coule au sud du cap Palmas. 392 personnes sur 1800 trouveront la mort (principalement des prisonniers Italiens). Parmi les victimes, se trouve également Paul-Jean ROQUÈRES, officier du Groupe de bombardement Lorraine, Compagnon de la Libération qui rejoignait son unité en Grande-Bretagne. Une fois arrivée à Londres, elle exerce le métier d’agent comptable auprès de la caisse centrale de Londres, donc auprès notamment du gouvernement de la France Libre, jusqu’à la fin des événements.

Marie WEILL, après la guerre
Ayant montré des aptitudes professionnelles dans un contexte aussi impressionnant que la Seconde Guerre mondiale, Marie WEILL, de 1945 à 1958 travaillera à Dakar, en AOF et en AEF, dans l’aéronautique avant de revenir en métropole jusqu’à la fin de sa carrière comme cheffe adjointe des services administratifs de classe exceptionnelle au service de la Formation aéronautique, du Travail aérien et des Transports.

Promotion de la Légion d’honneur de juillet 1960
En retraçant son parcours sur la base Léonore où on apprend qu’elle était récipiendaire de la médaille commémorative des services volontaires de la France libre, les avis des différents ministères, les enquêtes diligentées auprès des différents services soulignent le caractère tout à fait exceptionnel de la carrière de Marie WEILL. Le plus parlant est certainement l’avis du ministère des Transports : « Chef Adjoint de Service Administratif exerce avec la plus haute compétence les fonctions de Chef de la Division administrative de l’Établissement du Matériel et des Centres métropolitains. Formée par une longue expérience acquise dans les postes les plus variés de différentes administrations, en Métropole, à Londres auprès du Gouvernement de la France Libre, en AOF et en AEF, Mme WEIL-RENAULT s’est toujours signalée par une conscience professionnelle exemplaire, ses qualités d’intelligence, de persévérance et de dévouement. »

Marie WEILL et son mari vécurent à Orsay, rue de Chateaufort et elle décède le 13 novembre 1964 à Paris XVe.

Sources : Archives départementales des Deux-Sèvres / base Léonore.

V comme Vicissitudes

Un texte de Nathalie Guepet-Deret (Parentajhe à moé)

Tu es Modeste POUZIN, fillette en Bocage.

Tu es la petite dernière d’une fratrie de neuf enfants, née le 26 mars 1815 à Nueil-les-Aubiers, du mariage d’Alexis et de Jeanne MINDRON.
Tu es déclarée à l’état civil sous le prénom de Modeste.
Tu seras appelée toute ta vie Céleste.   

Tu es Céleste POUZIN, jeune mère en Bocage.

Tu as rencontré Louis ALBERTEAU, je ne sais comment ni où.
Tu donnes naissance le 2 mars 1838, hors mariage, à une petite fille prénommée Céleste.
Comme toi. Deux mêmes prénoms sur un même acte.
Tu as près de toi la petite Céleste, enfant illégitime, déclarée auprès de l’officier de l’état civil par ta propre mère.

Tu es Modeste POUZIN, épouse en Bocage.

Tu es Modeste, sur les papiers de l’état civil.
Tu es Modeste, et tu te maries au début de l’été 1838 à l’aube, dans ton village natal, avec Louis.
Tu deviens Modeste « épouse de », sous les yeux de tes parents, qui t’appellent encore Céleste.

Tu es Céleste POUZIN, mère à six reprises entre 1839 et 1856, en Bocage.

Tu es Céleste et tu donnes naissance à Louis, Jean Alexis, Marie Ozitée, Victoire, Alexandre et Victor.

Tu es Céleste POUZIN, veuve en Bocage.

Tu es Céleste, veuve ALBERTEAU.
Tu es la Modeste que quitte Louis, le 14 mai 1865, à « quatre heures du soir ».

Tu es Céleste POUZIN, cheffe de ménage en Bocage.

Tu es Céleste, cultivatrice en 1868 à la ferme des Fossettes à Brétignolles.
Tu es Céleste, tu élèves tes enfants et tu emploies des domestiques.
Parmi eux, Alexis Benjamin ALBERTEAU, le frère de ton époux défunt.

Tu es Céleste POUZIN, épouse en Bocage.

Tu es Céleste, attentive à la conservation de tes biens meubles. Tu fais rédiger un contrat de mariage avec Alexis Benjamin.
Tu crées ainsi, le 15 avril 1869 à Bressuire, une communauté réduite aux acquêts.
Tu te maries avec Alexis Benjamin quatre jours plus tard, ton beau-frère de dix ans ton cadet.
Tu es Céleste, tu redeviens – par amour ou par pragmatisme – « épouse de ».
Et ta Céleste, ta Célestine, devient, elle aussi, ce même jour, une « épouse de ».

Tu es Céleste POUZIN, veuve en Bocage, puis en Gâtine.

Tu es Céleste, tu perds ton second époux en décembre 1871.
Tu es Céleste, une grand-mère.
Tu vis chez ton fils Alexis et son épouse Constance, les nouveaux « chefs » de la ferme.
Tu es Céleste et c’est en femme, en veuve, en mère et en grand-mère que tu suis ton fils dans une autre exploitation à la Moinie de Chiché, quelques années plus tard.
Tu es Céleste POUZIN, tu décèdes le 29 mai 1898, à deux heures du soir, âgée de 83 ans.

Tu étais Céleste POUZIN, ou Modeste.
Tu étais Céleste POUZIN, une femme en Bocage.
Tu étais Céleste POUZIN, une femme comme toutes les femmes en Bocage.

Pourquoi toi ?
Au XIXe siècle, alors que les pères, les frères et les époux détiennent encore l’autorité de la famille, la vie d’une femme apparaît, peut-être plus que celle d’un homme, comme propice à de multiples virages et à d’incessants assemblages. Une vie de vicissitudes, en somme.
Les vicissitudes, ces transformations successives, cette ribambelle d’événements qui ponctuent la vie humaine.
Toi, Céleste-Modeste POUZIN, tu concentres une large partie des états et fonctions possibles pour une femme de ton époque et de ton milieu. Femme aux multiples facettes, tantôt Modeste, tantôt Céleste, tu as su composer avec ces différents statuts. Tu n’es pas si différente des autres, mais tu es de ces personnes qui, grâce à de petits hasards et quelques tours du destin, s’érige en exemple : je parle ici de toi, Céleste, tu n’es qu’une femme mais tu les évoques toutes.

U comme Usseau, Ussolière, Uxellois, Uxelloise…

Un texte de Monique Bureau

Tout naturellement m’est venue l’idée de vous parler d’une femme de ma famille maternelle : Marie MILLORY, aux multiples alias (MILLIARIT, MILLIORIT, MILLORIT…) : Marie, née vers 1692 a vécu avec son mari Jacques CLEROUIN à Thorigny-sur-le-Mignon dans les années 1713-1716 puis à partir de 1720 au village d’Ussolière à Usseau où ils sont décédés tous les deux en 1787 et 1758.

Lors des premières recherches généalogiques faites par mon oncle maternel dans les années 1980, Marie MILLORY avait retenu toute son attention. Avec un tel nom, elle ne pouvait être qu’Anglaise ! Cela le faisait rêver. Les différents documents, actes qu’elle nous a laissés et transmis de génération en génération, nous montrent une femme, qui même veuve à 70 ans, n’hésitait pas à lancer des procédures, notamment à l’encontre de ses voisins. Marie, « la procédurière », c’est le surnom que lui attribuaient mon oncle et mes cousins. Mon oncle n’avait pas réussi à remonter la généalogie de ce couple. À l’heure de la retraite, un peu par hasard, je suis repartie des travaux de mon oncle, j’ai pris connaissance des documents, actes… transmis à mes cousins, et, il y a quelques mois, j’ai pu remonter la branche MILLORY avec de belles découvertes en Charente-Maritime et Deux-Sèvres.

Ma branche maternelle est originaire de la Chaussée de Saint-Félix, en Charente-Maritime, et au fil de mes recherches, j’ai découvert une multitude de branches dans les Deux-Sèvres, dont une au village d’Ussolière à Usseau, situé à quelques kilomètres de la Chaussée de Saint-Félix ; on traverse Usseau quand on va à Niort depuis la Chaussée de Saint-Félix.  Cette route est tracée sur l’ancienne voie romaine qui allait d’Angers à Saintes : la chaussée toujours droite et généralement plus élevée que les terrains riverains est presque partout reconnaissable ; elle a laissé son nom aux villages de la Chaussée de Marsais et la Chaussée de Saint-Félix. Ma grand-mère nous racontait que, lorsqu’elle était jeune et qu’elle faisait son apprentissage de couturière à Usseau, elle faisait la route à pied deux fois par semaine, et avec ses copines apprenties, elles avaient peur de faire de mauvaises rencontres !

Lieu de passage entre la plaine d’Aunis, le Marais poitevin et la mer, Usseau dérive de « Ussena » signifiant une butte plantée de vignes. Rattachée au canton de Mauzé-sur-le-Mignon, la commune est composée de cinq hameaux surnommés localement les « écarts » : Antigny, le Grand-Breuil, Olbreuse, le Plénisseau et Ussolière.

Usseau, qui s’écrit de multiples façons dans les registres paroissiaux (Ussaud, Usseau, Usau, Hussaud…) est surtout connu pour une Uxelloise renommée : ancien centre huguenot, Usseau est le berceau d’Éléonore Desmier née en 1639 à Olbreuse et épouse du duc de Brunswick-Lunebourg-Zell, électeur de Hanovre. Sa descendance est présente dans dix-sept dynasties européennes, d’où son surnom de « grand-mère de l’Europe ». Françoise DESMIER, arrière grand-tante d’Éléonore DESMIER décédée le 21 juin 1610, a été inhumée dans l’église Saint-Pierre d’Usseau selon Christian Simon, qui a recensé, dans son livre « USSEAU dans l’histoire » [1], plusieurs pierres tombales.

Mais revenons à mon ancêtre Marie MILLORY : elle était la fille de François MILLORY, charpentier de navires à Rochefort et de Francoise BAILLIT : Françoise BAILLIT était native « d’Usau », comme le précise son acte de mariage à Rochefort le 23 avril 1690. Françoise, baptisée le 23 juin 1665 à Usseau, est dite « fille de François BALLY garde de Monsr de Montassier et de Françoise GENAUD, a été parrain Pierre GIRON Sieur de Gifardiere » (qui signe).

Acte de baptême de Françoise Baillit

Françoise GENAUD, mère de Françoise, avait épousé en secondes noces Charles GENEAU ; ce dernier est dit tuteur des enfants du premier mariage de Françoise : un document de famille en notre possession et dont j’ai pris connaissance dernièrement indique l’existence « d’un acte de partage de juin 1680 d’entre Françoise GENEAU femme non commune de Charles GENEAU se disant tuteur des enfants d’un premier mariage avec François BAILLY, Marie BAILLY femme de François RESNEAU, Pierre SERVANT et Louise BAILLY sa femme, François MILLORY et sa femme Françoise BAILLY. »

Francoise BAILLIT avait donc au moins un frère François et deux sœurs Louise et Marie :

 – François BAILLIT a été baptisé le 9 février 1671 à Usseau : « a été présenté sur les fonts baptismeaux de Saint-Pierre d’Usseau François fils de François BAILLIF et de Françoise GENELLE ses père et mère ont été parrain et marraine François de CURSAY et honneste femme Marie CARDINAU », qui signent. Le parrain est François de CURSAY, écuyer, sieur d’Oléron : on le retrouve sur un autre acte figurant dans le registre d’Usseau le 17 octobre 1667, avec la même signature, complétée de la mention « ecuier sieur d’Olleron ». Hasard des recherches généalogiques, j’ai trouvé plusieurs fois François de CURSAY comme parrain lors de recherches en Charente sur ma branche paternelle !

Acte de baptême de François Baillit

– Louise BAILLIT, née vers 1664, avait épousé Pierre SERVANT, maître : leur fils Pierre épousera à Usseau le 20 juin 1717 Marie VIAULT, petite-fille de François FOURRE DE DAMPIERRE, chevalier, sieur de Beaulieu, abbé de Dœuil-sur-le-Mignon et de dame Marie CHARON et également petite-fille d’Emmanuel VIAULT, sergent royal à Usseau, et de dame Luce CARDINAULT. Le sergent royal est une sorte d’huissier ou officier chargé  de faire respecter l’ordre public et de faire exécuter les décisions de justice. Emmanuel VIAULT a été inhumé en 1672 dans l’église d’Usseau [1].

François MILLORY, baptisé en 1665 à La Rochelle, est, lui, issu d’une lignée de charpentiers de navires de La Rochelle qui, pour certains, ont navigué vers l’Amérique : son père, protestant, avait abjuré en 1661 à La Rochelle. François avait notamment un frère Charles, marchand à La Rochelle,  qui est qualifié de « trafiquant aux isles de la mérique » dans l’acte de naissance de sa fille Marie en 1703.

Acte d’abjuration de François Millory

François MILLORY et Françoise BAILLIT ont eu deux filles et un garçon : Marie, mon ancêtre, Pierre (né en 1691 à Rochefort) et Madeleine (née et décédée à Rochefort 1693-1698). François MILLORY, charpentier de navires à Rochefort est décédé avant 1705, peut-être le 9 décembre 1703. Sa femme Françoise avait épousé en secondes noces en 1705 à Rochefort un matelot François GANOT et est décédée le 17 juin 1718 à Rochefort, à l’âge de 52 ans.

Acte de baptême de Marie Millory

Mes ancêtres Jacques CLEROUIN et Marie MILLORY se sont installés à Usseau entre 1713 (naissance de leur fils à Thorigny) et 1720 (naissance de leur fille à Usseau), certainement suite au partage des biens au décès de la mère de Marie en 1718, car dans l’acte de partage de 1680, il est indiqué qu’était échu à François MILLORY et sa femme une petite chambre … Le couple a eu cinq filles et trois garçons :

  1. François, baptisé à Thorigny le 5 novembre 1713, décédé le 30 septembre 1714 à Thorigny.
  2. Marie, baptisée à Thorigny le 16 avril 1717.
  3. Louise, baptisée à Usseau le 16 juin 1720.
  4. Marie, baptisée à Usseau le 27 septembre 1723, s’est mariée une première fois à Usseau le 5 février 1743 avec René ROUHIER, tisserand ; ils ont eu six filles et deux garçons. Elle s’est mariée en secondes noces à Jean DIEUMEGARD, également tisserand, le 15 février 1768 à Marsais et est décédée à Marsais le 4 novembre 1807, âgée de 89 ans.
  5. Jacques, mon ancêtre, baptisé le 5 décembre 1725 à Usseau : laboureur à bœufs, marchand, il a épousé Élisabeth DURAND le 23 août 1756 à Marsais. Le couple a eu quatre garçons et six filles. Il est décédé le 4 février 1811 à Marsais à 85 ans, elle, le 21 octobre 1772 à Priaires à 41 ans.
  6. Magdeleine, née vers 1725, décédée le 13 mai 1807 à Ussolière, âgée de 82 ans : c’est en partie grâce à elle que j’ai pu remonter la généalogie de Marie MILLORY, Magdeleine était citée comme témoin en tant que cousine au 3e degré au mariage de sa cousine Louise SERVANT en 1771.
  7. Françoise, née vers 1735, a épousé le 22 février 1762 à Usseau Charles Alexandre GUILLOT, marchand farinier et est décédée le 28 septembre 1819 à Ussolière âgée de 84 ans.
  8. Jean, cité dans le contrat de mariage et l’acte de mariage de son frère Jacques.

Marie avait eu, en 1774, un litige avec sa voisine Jeanne SABOURIN, veuve de Pierre MARIE, de son vivant tisserand. Jeanne SABOURIN et son mari avaient acquis une maison et un terrain venant des BAILLY. Ce litige portait sur des ouvertures de fenêtres non autorisées, un métier de tisserand qui frappait le mur mitoyen et avait fait tomber des pierres, et enfin un problème lié aux branches d’un noyer qui tombaient sur le quereux de Marie MILLORY ; il  a donné lieu à de nombreux échanges, réponses et jugements, dans lesquels les juristes de l’époque s’interrogeaient, notamment pour le premier point, sur quel droit s’appliquait à Usseau, situé à la frontière du Poitou et de l’Aunis : la Coutume du Poitou ou le Droit du Parlement de Bordeaux, car les contraintes n’étaient pas les mêmes !

Marie MILLORY est décédée à Usseau le 5 décembre 1787 à l’âge de 95 ans ! Belle longévité pour l’époque. Je n’ai pas encore trouvé ses actes de naissance et de mariage.

Acte de sépulture de Marie Millory

Son époux Jacques CLEROUIN, laboureur, bouvier, marchand, né vers 1688, est décédé à Usseau le 5 juillet 1758 à l’âge de 70 ans. Il avait un frère Claude et une sœur Marie qui se sont mariés et ont vécu respectivement à Dœuil-sur-le-Mignon et Marsais. Certainement un lien avec les nombreux CLEROUIN que l’on trouve sur Marsais.

Acte de sépulture de Jacques Clerouin

Donc des recherches à poursuivre : mariage de Marie et Jacques, parents de Jacques… Et  peut-être encore de belles découvertes !

Sources :

[1] – Livre de Christian Simon « USSEAU dans l’histoire » Imprimé par les éditions Dumas à Niort – novembre 2014.
[2] – Actes d’abjuration, naissance et décès : AD 79 en ligne, AD 17 en ligne.
[3] – Photo personnelle « Panneau Ussolière ».

T comme Texier Andrée Ellen Lucie, institutrice

Un texte de Matteo Madier

Andrée Ellen Lucie TEXIER naît le 18 mars 1894 à Sainte-Soline, elle est la fille de Charles TEXIER instituteur stagiaire âgé de 30 ans alors en poste à Sainte-Soline depuis le 1er janvier de la même année. C’est son deuxième poste d’instituteur, son premier fut aussi un poste de stagiaire à Romans de 1883 à 1894. La mère d’Andrée est Julienne Adèle MOCHON alors âgée de 27 ans, elle est sans profession d’après l’acte de naissance de sa fille mais d’après le dossier d’instituteur de son mari, elle apprend la couture aux jeunes filles de l’école de son mari.

Le 1er Janvier 1896, alors qu’elle va avoir 2 ans, son père est nommé instituteur titulaire à Champeaux à environ 45 kilomètres de Sainte-Soline, un déménagement s’impose donc ! Ce poste est le troisième et le dernier de son père, il y sera instituteur pendant 27 ans et 9 mois jusqu’en 1924. Fille unique, elle deviendra institutrice comme son père, on ne sait pas si elle fut poussée par ses parents à faire cette profession ou si elle le fit de son plein gré.

De 1910 à 1914, Andrée TEXIER obtient 3 diplômes :

Le premier c’est le brevet élémentaire qu’elle obtient le 30 juin 1910, ensuite, elle obtient son diplôme de fin d’études secondaires le 12 juillet 1911 puis le 18 juillet 1914 elle obtient le brevet supérieur. Tous ces diplômes sont obtenus à Niort. Pour le brevet élémentaire et le brevet supérieur, les résultats sont publiés dans le Mémorial des Deux-Sèvres dans la rubrique Chronique départementale. Andrée TEXIER n’échappe pas à la règle, on peut voir son nom dans les résultats, la première fois le samedi 2 juillet 1910, trois jours après l’obtention de son brevet élémentaire et une seconde fois le mardi 21 juillet 1914, trois jours après l’obtention de son brevet supérieur.

Le brevet en poche, elle continue un peu ses études tout en travaillant dans le but d’avoir le certificat d’aptitude pédagogique, certificat qu’elle obtiendra en février 1918. Elle obtient un premier poste le 3 décembre 1914 à Saint-Gelais, c’est un poste de suppléance et elle y reste vingt-et-un jours jusqu’au 24 décembre.

Ensuite elle obtient une autre suppléance à l’école de Pairé commune de Saivres, un peu plus longue que la précédente, du 1er février 1915 au 31 mars 1915.

Après deux suppléances, on lui confie des postes d’intérim qui lui permettent de visiter le département !

– Pioussay du 17 avril 1915 au 16 novembre 1915
– Cours du 16 novembre 1915 au 30 septembre 1917
– Sainte-Ouenne du 4 octobre 1917 au 3 avril 1918
– La Chapelle-Seguin commune de L’Absie du 9 avril 1918 au 30 septembre 1918
– Les Aubiers du 1er octobre 1918 au 12 octobre 1918
– Le Retail du 12 octobre 1918 au 27 juin 1919
– Champdeniers du 27 juin 1919 au 1er octobre 1919
– La Véquière commune de Surin du 1er octobre 1919 au 4 janvier 1920
– Marnes du 4 janvier 1920 au 26 janvier 1920
– Cours du 26 janvier 1920 au 30 mai 1920
– Terves du 30 mai 1920 au 15 juin 1920
– Cherveux du 15 juin 1920 au 1er octobre 1920
– Noirterre du 1er octobre 1920 au 1er janvier 1921
– Chanteloup du 1er janvier 1921 au 15 octobre 1921, c’est ici qu’elle aura sa première inspection le 6 avril 1921, elle a alors 14 élèves dans sa classe
– Fenioux du 15 octobre 1921 au 1er février 1922

Après ce 17e poste, elle devient enfin institutrice stagiaire à titre provisoire. Elle est nommée à l’école des filles de Fenioux par arrêté de l’inspecteur du 1er février 1922 pour remplacer Mme TESSON, en congé de longue durée. Elle partira le 1er avril 1922 car elle est nommée institutrice stagiaire par l’inspecteur par arrêté du 1er avril 1922 à l’école des filles de L’Hôpiteau, commune de Boussais pour remplacer Mme BOUJU en congé. à peine arrivée, elle est inspectée pour la 1re fois le 20 mai 1922. La classe dont elle est en charge est alors composée de 21 élèves. Mais le 1er octobre 1922, elle est nommée institutrice stagiaire à l’école publique du Chillou, par arrêté de l’inspecteur en date du 23 septembre 1922, en remplacement de M. VEILLET. Le 1er janvier 1923, elle passe institutrice de 6e classe, et ce même jour, elle est nommé à Marnes en remplacement de PASSEBON en congé pour convenance personnelle. Mais là aussi, elle n’y reste pas longtemps, elle y reste jusqu’au 1er février 1923. Ce même jour, elle est nommée institutrice aux Jumeaux en remplacement de Marie Louise DEFAYE appelée à Marigné (Maine-et-Loire) par arrêté du préfet en date du 18 janvier 1923. Le 9 février 1924, Madame BROSSARD, comme on doit l’appeler maintenant suite à son mariage le 10 septembre 1923 avec Gustave Fernand François BROSSARD, est inspectée dans sa classe de 17 élèves. Après plus d’un an et demi aux Jumeaux, elle ne peut pas refuser la proposition de son père, celui-ci partant à la retraite, qui demande à ce que sa fille le remplace dans son école de Champeaux. Le 1er octobre 1924, elle y est nommée par arrêté du préfet en date du 11 juillet 1924, elle a enfin le poste qu’elle voulait. Elle est alors institutrice de 5e classe depuis le 1er janvier 1924. Elle continue tranquillement sa vie à Champeaux mais trois fois, elle doit subir les redoutées inspections académiques : le 16 juillet 1925, le 8 décembre 1926 et le 9 mai 1928. L’inspecteur trouve qu’elle fait un bon travail et qu’elle s’en sort bien avec quand même 35 élèves dans sa classe. En 1929, elle est promue institutrice de 4e classe. Le 16 novembre 1930, elle adresse une lettre à l’inspecteur d’académie de Niort pour lui demander de changer de poste. Elle demande « l’Angevinière (s’il est vacant) ou un poste assez rapproché de Champdeniers me permettant de pouvoir voir mon bébé de 7 mois en nourrice à Champdeniers et m’éloignant pas trop de ma grand-mère  (87 ans) de la région où elle a toujours vécu ou un poste dans les environs de Niort (centre de travail de mon mari) » L’inspecteur est favorable à un changement de poste mais l’Angevinière n’étant pas vacant, il redemande à Mme BROSSARD de bien vouloir faire une autre lettre de demande de poste en précisant un peu plus les écoles qu’elle voudrait. Le 29 novembre 1924, elle demande alors « Cherveux (adjointe) ou Saint-Symphorien ou les environs de Champdeniers et de Niort ». Le 1er janvier 1931, elle est nommée institutrice à l’école des filles de Cherveux par arrêté du préfet en date du 18 décembre 1930 en remplacement de Mme LESPARRE appelée à Fors.

Une fois à Cherveux, elle monte vite dans les échelons. Le 1er janvier 1932, elle devient institutrice de 3e classe, en 1937 elle passe en 2e classe puis s’enchaîne la 1re classe en 1942 jusqu’à devenir hors-classe en 1947.

Après 16 ans de bons et loyaux services à l’école des filles de Cherveux, l’inspecteur d’académie nomme Mme BROSSARD directrice adjointe en remplacement de Mlle MÉTAIS le 1er octobre 1947. Elle est très souvent inspectée : 10 fois en 17 ans ! Le 25 avril 1934, le 25 mars 1936, le 20 décembre 1937, le 22 mars 1939, le 14 février 1941, le 12 février 1943, le 12 janvier 1945, le 8 janvier 1947, le 1er février 1949 puis le 16 janvier 1951. À chaque inspection, elle obtient entre 12 et 13 sur 20. On pourrait croire que c’est peu mais comment serait-elle devenue directrice adjointe si elle était une mauvaise institutrice ? L’inspecteur note en 1939 « Mme BROSSARD travaille régulièrement et les résultats sont satisfaisants », elle était donc une bonne institutrice.

Après tout ce travail, elle est admise à faire valoir ses droits à une pension de retraite par arrêté ministériel du 11 décembre 1951, elle part donc à la retraite le 1er janvier 1952. Elle profite de sa retraite à Cherveux mais le 20 octobre 1962, son mari décède. L’année d’après est marquée par un heureux événement, sa fille se marie le 8 juin 1963. Mais ce bonheur sera de courte durée car Andrée Ellen Lucie BROSSARD née TEXIER décède le 12 février 1964 à 69 ans, à peine 12 ans après avoir pris sa retraite.

Je vous laisse sur une photo de cette institutrice que m’a envoyée Marguerite MORISSON, notre ancienne présidente du Cercle généalogique, qui eut Mme BROSSARD en institutrice vers 1937-1938.

Sources :

1 T 700 pour le dossier d’institutrice d’Andrée Ellen Lucie
1 T 547 pour le dossier d’instituteur de Charles TEXIER
F PER 26 / 72 et F PER 26 / 76 pour les extraits du Mémorial de l’Ouest
Et bien sûr Marguerite MORISSON pour la photographie.

S comme Sage-femme

Un texte de Sylvie Deborde, L’arbre de nos ancêtres

Avant le XIXe, peu de professions sont ouvertes aux femmes, mais le métier de sage-femme est une de celles qui leurs sont réservées.

Je compte plusieurs matrones dans mon arbre mais Catherine Moreau est la seule qui soit une de mes ancêtres directes. Catherine a vécu au XVIIIe siècle entre les paroisses de Saint-Pompain et de Payré-sur-Vendée (aujourd’hui Foussais-Payré), elle est ma sosa 185 à la 8e génération. Elle naît à Saint-Pompain en 1723, seconde d’une famille de onze enfants. Son père est laboureur à charrue et la famille s’installe bientôt à Nieul-sur-l’Autize dans l’actuelle Vendée. Catherine a 15 ans à la naissance de sa dernière sœur, comme beaucoup de filles, elle a sans doute déjà aidé sa mère à mettre au monde les nouveau-nés. À 24 ans, elle épouse Jean Babin, un tisserand. Elle lui donne deux enfants, mais Jean meurt peu de temps après la naissance de son fils. Catherine est une jeune veuve, pourtant elle va attendre cinq ans pour se remarier avec Jean Cadet, un laboureur de Payré-sur-Vendée. Ensemble, ils auront trois enfants. Je trouve mention de sa profession après son deuxième mariage, il est souhaitable d’être déjà mère pour devenir sage-femme.

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Anonyme flamand © RMN-Grand Palais

Elle va mettre au monde de nombreux enfants et même ses petits-enfants puisqu’elle est mentionnée sur l’acte de baptême de son petit-fils François Ripaud en tant que sage-femme et grand-mère. Catherine a peut-être utilisé les instruments qui commencent à apparaître dès le XVIIe siècle : le tire-tête à 3 branches, les leviers, les forceps, autant d’outils qui ont de quoi terroriser les parturientes ! Toutes les femmes appréhendent les instants difficiles et dangereux de l’accouchement. Il ne faut pas oublier qu’à la campagne, au cours de leur grossesse, elles travaillent aux champs et dans leur foyer. Comme toute la population, elles souffrent parfois de carences alimentaires et sont aussi confrontées aux aléas des épidémies et du climat. Elles arrivent souvent affaiblies à l’accouchement et l’enfantement est un moment à risque que l’on craint. À juste titre d’ailleurs car les parturientes sont nombreuses à mourir en couches ou dans les mois qui suivent puisqu’elles reprennent tout de suite leur travail.

Les hommes n’aiment guère se mêler des naissances, « ces affaires de femmes », mais ils souhaitent cependant garder un contrôle sur celles qui assument ces fonctions. L’église catholique va en être le garant en établissant un serment de sage-femme, serment prêté devant le prêtre et noté sur les registres d’état civil. Je n’ai pas retrouvé celui de Catherine Moreau mais j’ai celui de Louise Vapaille, une collatérale, le 5 juillet 1789 devant le curé de Sainte-Pezenne.

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Serment de sage-femme, 1789 Sainte-Pezenne (AD79 1786-an II, vue 72)

Ce serment nous apprend qu’elle est « reçue pour exercer l’office de sage-femme » et « suivant la forme prescrite dans le rituel ». L’église est d’autant plus concernée que, quand l’accouchement se passe mal, ce qui arrive souvent, les matrones doivent ondoyer les enfants, il ne faudrait pas qu’après leur mort ces nouveau-nés errent dans les limbes ! Et puis, elles sont aussi les témoins de la naissance, elles attestent de la véracité de la naissance. Être sage-femme, c’est avoir une influence dans la communauté, au-delà du rôle d’accoucheuse, c’est rendre compte au curé de la paroisse. Au XVIIIe siècle, dans les campagnes, on trouve souvent des matrones moins formées qu’en ville, on leur demande surtout d’être bonne catholique et d’avoir de bonnes mœurs, les connaissances en obstétrique sont secondaires. Catherine Moreau est sans doute une accoucheuse qui n’a pas reçu de formation préalable et qui doit se débrouiller seule en cas de naissance difficile ! Ici sans doute plus de pratiques empiriques que de connaissances médicales.

À cette époque, je croise d’autres sages-femmes dans mon arbre. Marie Françoise Baribaud qui exerce son métier à Béceleuf dans la 2e moitié du XVIIIe siècle. Alexandrine Jandet, qui met au monde des enfants à Saint-Maixent-de-Beugné dès l’âge de 27 ans (sa profession est notée dans l’acte de ses secondes noces) et vit jusqu’à plus de 75 ans dans cette même paroisse. Louise Vapaille, déjà évoquée, qui prête serment en 1789 à l’âge de 39 ans et qui exerce dans la ville de Niort jusqu’à son décès en 1822 à l’âge de 72 ans. Elle est la plus urbaine de mes accoucheuses.

C’est aussi vers le milieu de ce XVIIIe siècle que la société prend conscience de l’importance de la mortalité en couches et de ses conséquences pour la famille, la communauté et le pays. La remise en cause des matrones et parfois leur « ignorance crasse » entraîne les chirurgiens à s’intéresser à ce qui se passe lors des accouchements. Pourtant, si les accoucheuses ne sont pas toujours très compétentes, les premières interventions des chirurgiens ne sont pas forcément plus heureuses, certains n’ayant jamais assisté à une naissance !

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Le nouveau-né, Gil André. Musée des Beaux-Arts de Paris © RMN-Grand Palais

C’est pourtant le XIXe siècle qui voit le retour des hommes dans ce gynécée mais aussi le début d’une formation vers le métier de sage-femme, aujourd’hui encore en grande majorité féminin. Au XIXe siècle, je croise dans mon arbre Marie Louise Rolland et Marie Juliette Talbot qui, toutes les deux à Secondigny, exercent cette profession au moment de leur mariage. Avec elles, commence la professionnalisation, elles ont suivi une formation pour exercer leur métier. Enfin, je voudrais terminer avec Marie-Rose Renoux-Lainé, une sage-femme au XXe siècle, elle nait en 1908 et vit à Coulonges-sur-l’Autize. C’est elle qui m’a mise au monde dans la maison familiale de Saint-Laurs. Je suis la dernière à être née à la maison, mes frères après moi verront le jour à la maternité de Niort.

Sources :

Wikipédia
Hélène Lochey. Être sage-femme au 18e siècle
Jacques Gélis. Sages-femmes et accoucheurs : l’obstétrique populaire aux XVIIe et XVIIIe siècles.

R comme Robin Marie, la prédicante

Un texte de Sylvette Brizard

Le Poitou que nous connaissons aujourd’hui n’a pas toujours été aussi calme, surtout entre le XVIIe et le XVIIIe siècle où les droits des protestants et la pratique de leur religion étaient contestés. On leur demandait de devenir catholiques en abjurant. Devant leur résolution de garder leur foi, le pouvoir de Louis XIV mettait en œuvre des méthodes barbares et ces guerres de religion ont engendré 57 000 morts. Le siège de La Rochelle a décimé 23 000 personnes ne laissant que 5 000 habitants en 1628. Le Poitou a connu des condamnations sévères : 747 victimes, 29 tués ou exécutés dont 359 prisonniers, 97 galériens, 15 000 exilés. Les premières dragonnades ont eu lieu dans le sud Deux-Sèvres en 1661. Il fallait effrayer, ruiner et contraindre les protestants par tous les sévices possibles afin de les faire abjurer. Mais le peuple résistait et dans la région melloise, dans de nombreux villages, il y ne restait qu’un nombre infime de catholiques.

Toutefois, mon but n’est pas de vous faire revivre cette terrible période d’histoire que de nombreuses personnes connaissent parfaitement mais de parler d’une femme célèbre ayant vécu dans ce contexte. Il s’agit de Marie Robin née à Bois-le-Bon de Vançais, fille de Marie Biget et de Jean Robin, charpentier devenu en 1681 « un régent de ceux de la RPR » (Religion prétendue réformée). De nombreux mystères demeurent sur la vie de cette célèbre prédicante. C’est pourquoi j’éviterai de répéter les textes lus qui parfois se contredisent en raison de l’ancienneté des faits. Je vais relater et interpréter son histoire sous une autre forme plus personnelle.

Pâques 1698, la Mauvetiére de Lezay

Marie Robin DITE LA ROBINE arrive dans ce lieu pittoresque du moyen Poitou en compagnie de son mari, Samuel Potet. Ils rejoignent Jacques Travert afin de prêcher de nuit. C’est l’effervescence, une foule de plus en plus nombreuse parvient jusqu’à eux après un long périple à travers bois. Dans un premier temps, les participants prennent soin d’éteindre les chandelles dès que les ministres apparaissent car la prédication se fait dans l’obscurité. Il faut redoubler d’attentions et de prudence dans cette période dangereuse où la religion protestante est bannie.  En effet, l’Édit de Nantes étant révoqué depuis octobre 1685, Louis XIV ne veut plus de protestants en France. Le souvenir des dragonnades reste présent dans toutes les mémoires. La peur subsiste mais on a repris confiance. La grande flambée de ces assemblées depuis 1695 veut montrer au roi de France que le protestantisme reste vivant et qu’il faut exiger la liberté de conscience. Mais à quel prix ? Les participants ne savent jamais à l’avance le lieu de ces réunions de peur des indiscrétions. Un petit nombre de personnes sûres étant informées, le public se rend chez elles le soir avant d’aller toujours la nuit dans des lieux abrités et écartés.

Ce soir-là, il fait doux. On chante et on compte sur les prédicants pour prêcher.  Ils sont trois et on attend toujours avec la même impatience que Marie prenne la parole. Sa voix angélique touche les cœurs, elle apporte la paix dans ces vies aussi tourmentées.   Elle récite les sermons par cœur et voici un extrait du plus célèbre : « La colombe est un oiseau doux et pacifique. En est-il ainsi de l’Église Romaine qui est dure, sans pitié, pleine de gens cruels qui oppriment leurs frères, dépouillent les vrais fidèles de leurs biens, les chassent de leurs maisons, les traînent dans les cachots, leur font souffrir la question, les galères et la roue… Ma colombe, montre-moi ta face et que j’entende ta voix. Car ta voix est douce et belle. Lève-toi amie, et viens, car l’hiver est passé, les fleurs naissent, et voilà le temps des chansons. N’entends-tu pas la tourterelle ? Lève-toi mon amie, ma belle, et viens vers moi. »

 Ce texte est du Pasteur Claude Brousson. Il a fait le choix de la résistance non violente et a commencé le tour de France des églises du désert. Son influence en Poitou grandit de plus en plus. En route vers cette région, il n’y arrivera jamais car il est arrêté. Marie a une mémoire infaillible. La foule raffole de ses prêches qu’elle débite de sa voix suave et agréable. Samuel Potet, son époux depuis 1696 animé par la même ferveur prêche lui-même fort bien. Leur mariage n’est pas reconnu par l’église selon la coutume protestante, ce qui les condamne encore plus aux yeux des prêtres. Jacques Travert, le 3e prédicant se joint à eux et ils prêchent jusqu’à minuit dans une ambiance recueillie.

Mais Marie et Samuel sont de plus en plus inquiets car ils se savent persécutés. Ils prêchent depuis 1696 (peut-être même dès 1694 selon certaines sources) partout autour d’un rayon qui s’étend de la forêt de l’Hermitain à Beaussais. Dans tous ses prêches, Marie a toujours prié pour le roi de France. Elle a choisi la résistance pacifique pour tenter de convaincre Louis XIV de revenir à la liberté de conscience. Elle a même lors de l’assemblée à Villemart de Beaussais demandé à la foule de prier pour le prince Guillaume d’Orange, pressenti roi d’Angleterre, croyant fermement qu’il s’accorderait avec le roi de France pour trouver la paix de tous. Mais Louis XIV reste sur ses positions et le danger règne car les auditoires deviennent de plus en plus nombreux. La célébrité de celle que l’on appelle selon les usages de la région la Robine grandit à tel point que les foules accourent pour l’écouter.

Surveillée en permanence, son principal ennemi le curé Babu va même jusqu’à la calomnier dans ses écrits la traitant de catin, de coureuse, de débauchée. Déjà en 1696, la demoiselle de Rognac, en visite au château de Faugeré épia l’assemblée et alla raconter au lieutenant de la sénéchaussée de Saint-Maixent qu’elle a entendu un grand bruit de voix, chantant des psaumes ainsi qu’on le faisait autrefois au temple de ceux de la RPR, et quand ce chant avait cessé, la voix d’une fille qui se serait mise à prêcher lui parvenait distinctement (propos du Pasteur Riviére). À cela s’ajoutent des dénonciations permanentes et des calomnies en raison de son mariage illicite ayant eu lieu au désert.  Pourtant elle apaise l’excitation anticatholique et protège les prêtres présents qui vont la dénoncer et déclencher des représailles. Résister devient un grand risque même quand on prend soin de ne pas porter d’armes. On mise sur un grand nombre pour impressionner l’adversaire. Le prêcheur est entouré d’un service de sûreté dissuasif. Mais les espions surveillent les habitations et peuvent les surprendre à tout moment, bien qu’ils se cachent. Elle continue malgré cette menace permanente à enchaîner les assemblées avec Samuel Potet car ils ont besoin d’exprimer leur foi, de la faire partager malgré les arrestations, les pendaisons mais ils sont menacés de mort par contumace (le procès est à ce jour introuvable).  Le secours attendu par le prince d’Orange n’arrivera jamais. Samuel Potet réussit à s’échapper miraculeusement d’un guet-apens et Jacques Travert qui s’était joint à eux en 1698 va en procès. C’est alors qu’ils se décidèrent de fuir au refuge après le carême de 1699. Le départ fut consigné à Saint-Martin de Pamproux dans un mémoire à l’intendant (sources : maison du protestantisme).

La fuite leur arrachait le cœur, quitter sa famille, son peuple, renoncer à tous les liens tissés, partir vers une autre culture et s’exposer au risque d’être arrêtés, emprisonnés, condamnés à mort. En plus Marie était bergère et Samuel certainement un homme qui travaillait la terre. Ils ne possédaient pas le savoir-faire des artisans qui se reclassaient plus facilement en retrouvant le même métier. Les nobles qui choisissaient cette option avaient moins de souci à se faire. Mais ils n’avaient plus le choix s’ils voulaient éviter la potence et ils partirent pour l’Angleterre, terre d’accueil des huguenots qui conservait le culte calviniste. Charles II, roi d’Angleterre, sous les pressions de l’opinion publique et du parlement, devant les persécutions en France, accordait des privilèges aux réfugiés français des 1681. Puis Guillaume d’Orange après avoir envahi l’Angleterre se fit le défenseur déclaré de la foi protestante. Il assurait les français du refuge et de sa protection. À la fin du 17e siècle, les réfugiés français représentaient 1 % de la population avec 50 000 huguenots qui y avaient trouvé asile et on comptait déjà 14 églises françaises protestantes à Londres. Le départ au refuge était bien organisé, avec des conseils clandestins et des caisses mutuelles afin de parer aux problèmes pécuniaires. Deux itinéraires étaient possibles : soit par La Rochelle ou par Granville. C’est souvent ce dernier qui était choisi car depuis 1681, la surveillance des ports s’accélérait, surtout pour La Rochelle où même les gardes pouvaient contrôler les bateaux. De nombreux protestants prenaient pour plus de sécurité les routes à travers la campagne en achetant des itinéraires écrits. Certains même payaient un passeur. Ils étaient accueillis par des gens sûrs soit à Coutances ou à Granville en attendant le départ du bateau. Mais une fois embarqués, les frégates de surveillance et les gardes-côtes patrouillaient. Marie et Samuel sont bien arrivés puis j’ai perdu leur trace.

Plusieurs contacts en Angleterre ne m’ont malheureusement pas permis de continuer l’histoire. À ce jour, le contact avec la bibliothèque de Londres reste sans réponse en raison de sa fermeture à cause de la covid 19.

Mais, quelle n’a pas été ma surprise en pianotant sur le net de retrouver un site anglais (Le Comité français de secours de Londres) répertoriant les huguenots réfugiés en Grande-Bretagne qui étaient dans le besoin. En effet, la Reine accordait 12 000 livres sterling aux pauvres protestants réfugiés en Angleterre pour l’année 1705, tout ceci administré par le Comité français sous les ordres des seigneurs nommés par sa Majesté et par la Direction des commissaires anglais. On y lit que Marie Robin, 45 ans, veuve de Samuel Potet avait reçu 5 livres en 1705. Elle était classée sans profession vivant de ses biens. Elle habitait à Spitalfields dans la ville de Londres. Ce quartier des tisserands était occupé par une majorité de Français qui ont pour certains contribué à l’essor de Londres. On la retrouve en 1709 pour 15 livres puis en 1721 pour un secours de 11 livres. Tout porte à croire qu’elle était dans le dénuement. D’après le pasteur Bonnet, elle serait décédée à Jersey mais le mystère de sa disparition reste entier…

Plus de trois cents ans nous séparent de ces faits, mais si un jour, vos pas vous guident au village de Vançais, à l’entrée un panneau honore la mémoire de cette femme courageuse rappelant la lutte et la persévérance de ces habitants pour garder leur foi religieuse qu’ils avaient embrassée au temps de la réforme.