Q comme Queuille, pharmacie rue de la Gare à Niort

Un texte de Marie-Isabelle FEMENIA

Mon lieu des Deux-Sèvres n’est ni un village ni un hameau ni même une rue, mais une maison sise le plus souvent au 19 rue de la Gare à Niort, mais le numéro a pu fluctuer au fil du temps entre le 17 et le 19, à l’angle de la rue de la Gare et de la rue Rabelais. Ma recherche est également limitée dans le temps, entre juin 1886, date de création de la pharmacie QUEUILLE, et août 1932 qui a vu le décès de Georges QUEUILLE.

Avant 1886, il semble que cette maison ait été un temps une auberge. Et puis elle est achetée par Georges QUEUILLE pour y installer sa pharmacie.

1.jpgJe vais vous parler de la maison au travers des personnes qui y ont vécu : Georges QUEUILLE, mais aussi son épouse Élise, et certains de ses employés, et je vais terminer par un fait divers qui a eu lieu dans la rue Rabelais tout à côté de la pharmacie.

Georges Basile QUEUILLE naît le 14 juin 1857 à Aigre en Charente, d’un père commerçant. Il a les cheveux châtains, les yeux gris, mesure 1 m 63, taille moyenne pour l’époque (Tous ses employés font aussi entre 1 m 60 et 1m 65). Il est élève au pensionnat Ingrand d’Aigre, puis étudiant à Poitiers et à Bordeaux. En 1881, il obtient la première médaille de vermeil décernée par les facultés. En 1882, il est classé 1er au concours d’internat en médecine. En 1884, il est lauréat de l’unique médaille d’or de fin d’études de la faculté de Bordeaux.
On lui propose une carrière de professeur de pharmacie. Mais contre toute attente, il choisit d’ouvrir une pharmacie et à Niort ! Alors pourquoi Niort ? Si sa mère semble originaire de la Charente, si son grand-père paternel était auvergnat, sa grand-mère paternelle était la fille de Pierre HELIOT, officier de santé de Celles-sur-Belle, « praticien habile, accoucheur distingué » selon son fils, et à l’origine de toute une branche familiale deux-sévrienne dans le domaine médical.
Les grands-oncles de Georges, Apollon et Hector HELIOT étaient médecin et pharmacien à Chef-Boutonne, et leurs fils Henry et Ernest HELIOT leur ont succédé.
En 1897, Georges a dû apprendre la naissance chez sa cousine issue de germain, Marie HELIOT, épouse du Dr LAFFITTE, d’un petit Henri. À la fin de sa vie, il a dû voir ce petit cousin devenir chirurgien des hôpitaux de Niort. Par la suite à cause de la Seconde Guerre mondiale, Henri LAFFITTE va devenir un des plus illustres Niortais, médecin de la Résistance, déporté aux camps du Struthof et de Dachau, où il continuera à sauver des vies avec rien.

Georges QUEUILLE se tient au courant des avancées de la médecine et de la pharmacie, notamment en participant aux congrès internationaux de médecine à Moscou, Paris, Madrid. En 1898, à la pharmacie est adjointe une installation complète de radiographie (invention de 1895), un laboratoire de bactériologie, stérilisation et asepsie.

Il fait de la publicité dans les journaux pour ses spécialités :
– l’amadou Bagneau, antiasthmatique
– les pilules Juglades, toniques, laxatives et dépuratives, évitent les brûlures d’estomac
– la solution Norret antibacillaire
– l’émulsion Norret à base d’huile de foie de morue
– la poudre Venator anti-transpirant
– la poudre Cervolet contre les rhumes de cerveau, la migraine
– le sirop de raifort iodé
– le digestif Queuille pour les embarras gastriques, vomissements
– et surtout le vin de Gloria, boisson énergisante à base de quinine, cacao, coca et kola.
2.jpgLe célèbre flacon bleu a déjà été mentionné dans un article du Challenge AZ 2013 : G comme Gloria de Lulu Sorcière, Gloria Godard.

Georges fait partie de nombreuses associations scientifiques, historiques, botaniques, de la Société niortaise de photographie, de l’Université populaire, du Comité local pour favoriser le tourisme. Il est membre de la Fouace, la société amicale des Républicains des Deux-Sèvres et des amis du Poitou. Il fait partie de l’Automobile-Club des Deux-Sèvres et fait passer le permis de conduire, comme examinateur, en 1918.

Il s’implique dans le social (aide aux défavorisés) et surtout dans la culture et l’éducation.
En 1912, il est élu conseiller municipal sur la liste des Intérêts communaux, et en 1919 sur la liste de l’Union Républicaine et de Défense Sociale.
Pendant la Première Guerre mondiale, il participe à l’organisation de stages de jeunes femmes de l’Union des Femmes Françaises, formées pour être infirmières, à l’hôpital complémentaire n° 4.
Après la guerre, il fait partie du comité chargé de l’érection d’un monument aux morts.

Mais il a deux grandes passions, l’espéranto et la photographie.
Pour l’espéranto, il est délégué des Deux-Sèvres, secrétaire du groupe. Lui et/ou son épouse participent aux congrès internationaux d’espéranto, en 1907 à Cambridge, en 1908 à Dresde, en 1909 à Barcelone.
Certains cartons publicitaires pour le vin de Gloria, ou certaines photographies sont annotés en espéranto.

Entre 1890 et 1930, il réalise 8.362 plaques photographiques conservées aux Archives des Deux-Sèvres. Il photographie Niort et sa région, le Marais poitevin, avec des scènes de la vie quotidienne, mais aussi ses voyages : nombreux pays européens, Russie, Égypte, Maghreb, Nubie, Japon, sud-est asiatique.
Le livre « Dans les Deux-Sèvres à la Belle Époque, témoignage photographique tiré de la collection Queuille » a été publié en 1978.
Le livre « Voir l’Orient autrefois images de l’Égypte et d’ailleurs, collection d’un photographe oublié, Georges QUEUILLE 1857-1932 » a été édité par les Archives départementales en 1998.

C’est à titre de pharmacien militaire (il est pharmacien major de 2e classe de l’armée territoriale en 1912) que Georges est fait chevalier de la Légion d’honneur en 1913.

Son épouse née Élise Clotilde DRIEU en 1862, avec laquelle il s’est marié en 1887, semble partager ses passions. Elle photographie également, est membre de la société d’espéranto et participe à des congrès.
Ils n’ont pas eu d’enfants.
C’est sans doute entre 1906 et 1909, qu’ils quittent leur domicile au dessus de la pharmacie, pour habiter une belle maison sise 19 avenue Bujault, le long de la place de la Brèche.
Élise décède en 1919 et Georges en 1932. Ils sont inhumés au cimetière des Sablières à Niort, dans une tombe originale, surmontée par une sculpture en forme de branchages.

Au gré des recensements (avec un gros trou entre 1906 et 1921) on retrouve au dessus de la pharmacie, des employés de maison, des élèves pharmaciens, mais surtout de jeunes gens, parfois qualifiés de domestiques, parfois d’employés de pharmacie, formés sur place. Certains noms me resteront inconnus ou presque : Edmond CHEUNE ? Clovis LAMY, Maurice DARCOURT, Pierre CARZAT, Albert ARNAUD, Victor LE BUFFE (de Cognac qui semble y être retourné assez rapidement).
Parmi les employées de maison, on trouve :
– Madeleine GARREAU en 1886
– Marie Madeleine PERRAUDEAU, fille de journaliers d’Auzay (Vendée), née en 1860, employée au moins de 1891 à 1906, tour à tour domestique, bonne, cuisinière.
– Ernestine COURALLET, née à Niort en 1851, va habiter rue Bujault au moins de 1921 à 1931.

Maurice BOUTET, fils d’un marchand de blé de Celles-sur-Belle, né en 1870, élève pharmacien à Niort en 1891, va ouvrir une pharmacie à Celles à partir de 1895.

Emmanuel LORIT, né à La Roche-sur-Yon en 1852, employé à la pharmacie Queuille et élève en pharmacie, vit au 15 rue de la Gare en 1896, 1901 et 1906. En 1921, il vit au 17 rue de la Gare avec femme et enfants, mais décède à Nantes en 1926.

Théophile BRUNET né à Clussais en 1881, châtain aux yeux roux, menton rond, visage ovale, est domestique en 1901. Mais il semble ne pas être resté longtemps. Il participe à toute la Première Guerre mondiale.

Charles BAILLARGE, fils de cultivateur, né à Saint-Léger-lès-Melle en 1879, les cheveux châtain foncé, les yeux marron, le menton rond, le visage ovale, est domestique et vit au dessus de la pharmacie en 1906. À son mariage à Sauzé-Vaussais en 1912, il est dit employé de laboratoire, et Georges Queuille est son témoin. En 1914, il habite chemin de la Perche à Niort. Il participe à la Première Guerre mondiale à partir de 1915. Le 7 mai 1916, il est blessé à la Côte 30 H à Verdun : contusions cuisse droite par éclat d’obus. Il est envoyé en congé illimité le 31 janvier 1919 et se retire à Niort, rue du Bercail.

Albert Eugène LAIDET, fils de fermiers, né à Saint-Médard en 1888, châtain aux yeux roux, nez large, menton rond, visage allongé, avec une cicatrice à la joue droite, est aussi domestique en 1906. Caporal en 1914, il a moins de chance que les autres employés de la pharmacie. Il fait l’objet d’une citation à l’ordre du 68e régiment d’infanterie, citation n° 228 du 1er mai 1919 « Gradé dévoué et consciencieux. Tué glorieusement le 25 septembre 1914 à Thuisy. »

Lucia VIGUIER, fille du chef de gare de la station d’Arçay (Vienne), naît en 1878. Employée à la Pharmacie Queuille, elle vit au 19 rue de la Gare en 1921, et au 19 rue Jacques-Bujault en 1931, certainement pour aider Ernestine Courallet qui a alors 80 ans.

Mais ceux qui m’ont le plus touchée sont deux copains du même âge qui ont vécu au dessus de la pharmacie en 1896 et 1901, Arthur PLANTIVEAU marqué par trop de décès prématurés, et Émile CAMET, père d’Émilie trompe la mort.

Quand Arthur PLANTIVEAU naît à Vouillé le 27 octobre 1875, son père Arthur, maréchal, est décédé depuis quatre semaines. Il a cinq jours quand sa sœur Félicité, 3 ans, disparaît. Sa mère, Françoise BOBEAU, ne survivra qu’une année à ces drames. Et en 1879 c’est sa grande sœur, Marie Amélie, qui décède à l’âge de 10 ans. Quand Arthur, châtain aux yeux bleus, le front découvert et le nez aquilin, part au service militaire, il ne lui reste que son frère aîné Auguste qui se marie en 1897 et a une petite fille en 1898, Mais quand Arthur revient du service militaire, il n’a plus personne, Auguste est décédé le 3 février 1899.
La vie continue. Arthur se marie en 1901. Georges Queuille et Émile Camet sont ses témoins. Il n’aura pas d’enfants, peut être consciemment ou inconsciemment, pour leur éviter les drames qu’il a vécus. Il vit tout près de la pharmacie, au 30 puis au 15 rue du Parvis-Saint-Hilaire.
La tragédie continue avec l’arrivée de la guerre. Arthur est mobilisé. Mais il est réformé en septembre 1915 pour psoriasis et obtient même une pension d’invalidité de 15 % pour démangeaison persistante. Le pharmacien Queuille a-t-il pu trouver une pommade miracle ? On ne peut le savoir, mais ce qui est sûr c’est qu’Arthur a pu poursuivre son activité à la pharmacie Queuille puisqu’il obtient une médaille d’honneur du travail en 1929.
Il décède à l’âge de 64 ans le 8 juillet 1939, juste avant l’arrivée d’une nouvelle guerre. Il est inhumé avec son épouse Marie MOUSSET (1882-1947) au Cimetière ancien de Bellune à Niort.

Émile CAMET naît à Chef-Boutonne le 21 février 1876. Brun aux yeux gris, front bas, nez fort, mention rond, visage ovale, Émile épouse Florence à Chef-Boutonne en mars 1903 et a pour témoin Georges Queuille. Neuf mois plus tard, naît son fils Robert, et là le témoin est Arthur Plantiveau. Émile habite comme Arthur rue du Parvis-Saint-Hilaire, au 21 puis au 33. En février 1909, c’est une petite Émilie qui vient agrandir la famille. Les témoins sont Georges Queuille et François Méchin qui vient d’avoir son diplôme de pharmacien de première classe à Bordeaux avec mention bien. Il habite au nouveau domicile des Queuille, avenue Bujault. Sous peu, il va créer une pharmacie à Foussais en Vendée, la pharmacie Méchin qui va exister pendant au moins 50 ans, continuant avec le fils. Sans doute, ces deux témoins ont-ils exprimé avec la foi qu’ils avaient dans les progrès médicaux tous leurs vœux de santé et longue vie à la petite Émilie. Mais personne ne pouvait imaginer qu’Émilie ne s’éteindrait qu’en octobre 2017 à l’âge de 108 ans 1/2.
Émile participe bien sûr lui aussi à la Première Guerre mondiale dans la 9e section d’infirmiers. Il a une petite interruption pour gastro-entérite chronique avec crises douloureuses. Quand il est renvoyé dans ses foyers le 7 février 1919, il habite à Niort, 7 rue Paul Bert.

Maintenant je voudrais vous proposer de continuer cette histoire de la pharmacie Queuille avec une photo du personnel de la pharmacie sur laquelle vous allez peut être reconnaître un grand-père, une arrière-grand-tante. Si c’est le cas, je vous remercie de bien vouloir le signaler, et peut être nous en y dire un peu plus.

3Pour terminer, évoquons le drame qui a eu lieu tout près de la pharmacie. Il y a tout juste 100 ans, le 21 décembre 1919 entre 9 et 10 heures du soir, un coup de feu a retenti, Un corps est allongé à 10 m de l’intersection entre la rue Rabelais et la rue de Saint-Maixent, à 1 m 50 du trottoir, parallèlement à l’axe de la rue, tête tournée vers la place de la Brêche, avec une large flaque de sang autour de la tête. Il s’agit d’un chef d’équipe chinois de 26 ans, Py The Tchen, originaire du Shandong. Il faut rappeler qu’à partir d’août 1916, environ 37 000 travailleurs chinois originaires pour la plupart du Shandong, sont envoyés en France pour participer à l’effort de guerre. Les soupçons se portent sur un autre Chinois, arrêté, jugé, mais acquitté faute de preuves.

Sources :
Beyern Bertrand, site http://www.bertrandbeyern.fr – Niort Cimetière des Sablières
Delorme-Guillon Gilles, Président d’Espéranto 79
Deux-Sèvres Dictionnaire biographique et Album, Flammarion 1906 pp 432 à 434
Devaux Guy « Les pharmaciens témoins de leur temps par la photographie » Revue d’histoire de la pharmacie/année 2007/354/pp 248-251
Goudeau Olivier « Histoire de Crimes ou les grandes affaires criminelles des Deux-Sèvres et de la Touraine », « La tragique Odyssée de Py (Niort, 1919 » site : oliviergoudeau.com
Grandjaud Dominique, Revue « Histoire du Pays d’Aigre » octobre 1999
Landreau Philippe, « Les Deux-Sèvres à Paris, la Fouace » Archives Départementales des Deux Sèvres 2015
Le Mémorial de l’Ouest, décembre 1919
La Nouvelle République, L’inventeur niortais du « vin de Gloria », 13 août 2014
Petitdant Bernard : Emballage de la pharmacie Queuille – Clystère (www.clystere.com) n° 44, 2015
Texier André « Niort de 1914 à 1925 » Éditions du Terroir 1983

Photographies : Archives départementales des Deux Sèvres :
FR_AD079_47FI_01871_001
FR_AD079_47FI_01872_001

6 commentaires sur « Q comme Queuille, pharmacie rue de la Gare à Niort »

  1. Georges Queuille est un personnage comme on n’en fait plus de nos jours. Merci Marie-Isabelle de nous montrer toutes les facettes de l’homme et elles sont nombreuses, mais aussi de nous faire découvrir sa pharmacie et ceux qui travaillaient avec lui !

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  2. Maison remarquable ! Cela me rappelle avoir entendu dire par mes parents la maison Fortuné, la maison Giroire, la maison Fillon et même la maison Panzani en parlant des magasins ou entreprises de Parthenay.

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