T comme Travailleurs étrangers au XVIIIe siècle

Un texte de Jean-Philippe POIGNANT

Nous savons tous que l’implantation ou le développement d’une industrie peut entrainer des flux migratoires conséquents. Les heures glorieuses d’Heuliez à Cerizay ont provoqué l’implantation d’une importante communauté portugaise ; le dynamisme agro-alimentaire actuel du bocage a permis l’installation d’une communauté comorienne à Bressuire, laquelle a hélas été dernièrement touchée par un incendie.

Envisager le même phénomène migratoire au XVIIIe siècle au cœur de la Gâtine peut sembler plus inattendu. C’est pourtant bien ce qui s’est passé à La Chapelle-Seguin, village de la commune de L’Absie, autrefois paroisse et chef-lieu communal. La dimension de cette migration était modeste. Mais elle mérite d’être racontée.

Le 17 septembre 1780, un arrêt du conseil royal de Louis XVI autorise la création d’une verrerie royale à la Chapelle-Seguin. L’entrepreneur à l’origine de ce projet est un « gentilhomme verrier », Bertrand de Chazelle (1730-1804). Originaire du Périgord, il est alors installé à Celles-sur-Belle.

L’emplacement de La Chapelle-Seguin est déterminé par l’association des deux ressources indispensables à la production de verre : le sable et le charbon. La vallée de la Sèvre Nantaise toute proche procurera un sable verrier d’excellente qualité. La forêt de l’abbaye de L’Absie fournira le charbon de bois nécessaire aux fours dont la température doit être portée jusqu’à 1 500 degrés.
Mais les matières premières ne sont pas tout. La verrerie nécessite un savoir-faire et une maîtrise technique qui ne sont pas à la portée du premier venu. Et c’est là que la migration de main d’œuvre qualifiée intervient. 

Les registres paroissiaux de La Chapelle-Seguin, tenus à cette période par l’abbé Burnet-Merlin, permettent de cerner ce mouvement migratoire.
Le premier acte remarquable est daté du 28 octobre 1781. Ce jour a lieu la sépulture de « … vénérable homme Jean Baptiste Ruppel, environ 60 ans, ancien souffleur et fournier à la verrerie royale nouvellement établie en notre paroisse, époux en son vivant de dame Barbe Blaskowitz. Assistent à la sépulture Mrs Joseph Ruppel son fils, François Andrés, Pierre Gabriel Barrière, ouvriers en verre à vitre et bouteilles, La Pointe et autres souffleurs en bouteille… ».
Il est noté en marge de l’acte par le curé que le défunt est « allemand de nation ».
Nous avons pu trouver que la famille Ruppel avait déjà beaucoup voyagé. Le couple avait eu une fille baptisée le 13 novembre 1769, à Braine-Lalleud, près de Bruxelles, où était une verrerie…M. de Chazelle s’est donc assuré les services de verriers qualifiés allemands pour lancer sa production. C’est en fait toute une colonie de « travailleurs immigrés » qui s’est installée à La Chapelle-Seguin. Par les trois signatures de témoins à l’acte, on peut voir que ces verriers et souffleurs sont des lettrés, ce qui détone avec les actes habituels de la paroisse.

Acte de sépulture de Jean Baptiste Ruppel. AD79, La Chapelle-Seguin, BMS 1770-an X, vue 82/243

Huit mois plus tard, le 26 juin 1782, apparait un acte de sépulture encore plus étonnant. « … a été inhumé […] le corps de Pierre Lapointe, garçon verrier d’environ 48 ans […] lorrain de nation… ». Et là encore le curé a noté en marges « tué d’un coup de barre de fer par le nommé Barrière, parisien … »
S’agit-il d’un accident ou d’un meurtre ? Nous n’en savons pas plus. Cela confirme l’origine lointaine de la main-d’œuvre, et peut-être une ambiance au travail particulière…
Nous n’avons pas pu retrouver l’acte de naissance de Pierre Lapointe. Mais nous avons pu retrouver une grande famille Lapointe près de Metz à laquelle il appartient probablement.   

On trouve sur cet acte de sépulture trois signatures de témoins, dont celle d’un homme que le curé appelle François Andrés et qui signe très distinctement Frantz Andreß

Acte de sépulture de Pierre Lapointe le 26 juin 1782. A gauche la mention des circonstances du décès.
 On y voit également les signatures de Frantz Andreß et de Joseph Ruppel

On retrouve cette même famille le 6 mars 1783, avec le baptême de « Marianne […] Andritz, fille de Maître François Andritz, ouvrier en verre, vitres et bouteille, actuellement travaillant à la verrerie royale de la Ville aux clercs, et de demoizelle Françoise Cambertin… » Frantz Andreß, voit son nom encore une fois écorché par l’abbé Burnet-Merlin, qui a sans doute bien du mal avec l’accent germanique.
L’absence du père travaillant à plus de 200 km dans une autre verrerie dans l’actuel Loir-et-Cher, près de Vendôme, nous donne un aperçu des mouvements géographiques de ces maîtres verriers. Nous avons pu retrouver que Frantz Andreß est bien allemand puisque né le 22 avril 1748 à Illingen, dans la Sarre. Il est mentionné sur des actes en 1768 à Lettenbach, en Moselle près de Sarrebourg, et en 1779 à Villers-Cotterêts dans l’Aisne. Son épouse Françoise Cambertin semble être originaire du Nord. Mais nous n’avons pas pu retrouver son acte de naissance ou de mariage.   

Autre acte mentionnant des Allemands : le 4 septembre 1783 a lieu la sépulture de « Jacques Hocqmillaire, allemand, ouvrier en verre à vitre, âgé de 34 ans ». Sont présents son frère Jean-François Hocquemiller, Frantz Andreß, (qui est donc revenu à La Chapelle –Seguin), Joseph Soudé, François Matis, Quentin Rousseau, tous ouvriers à la verrerie.
Cet acte nous apporte à nouveau de nombreuses informations sur le personnel et nos recherches nous ont permis de découvrir les éléments suivants :

  • Il existe une famille Hocquemiller, souffleurs de verre, dont certains sont aussi nés à Illingen. Les deux frères Hocquemiller ont donc probablement un lien de parenté avec Frantz Andreß. La famille résidait à Villers-Cotterêts (Aisne) en 1780.
  • François (Frantz) Matis est né le 14 décembre 1751 à Dannelbourg (Moselle) d’une famille de verriers. Frantz Andreß était son témoin de mariage en 1779 à Villers-Cotterêts (Aisne).
  • Il semble qu’en 1780 la verrerie de Villers-Cotterêts a arrêté son activité ce qui explique la présence simultanée à La Chapelle-Seguin des familles Hocquemiller, Matis et Andreß qui se connaissent depuis longtemps.
  • Joseph Soudé est né en 1757 à Coudrecieux dans la Sarthe, lui aussi dans une famille de verriers. Ce village à 20 km du Mans abrite alors une verrerie depuis 1732. 

Ces verriers, essentiellement allemands et lorrains, ont-ils été recrutés seulement pour apporter leur expertise lors du lancement de l’activité ? Sont-ils restés jusqu’à la fin de l’établissement de La Chapelle-Seguin, détruit par un incendie en 1787 ? Cet acte de 1783 est en tout cas le dernier qui les mentionne dans la région.  
Nous avons pu découvrir que Frantz Matis est décédé en 1815 dans la Nièvre. On retrouve la famille Hocquemiller à Anor (Nord) après la Révolution. Joseph Soudé est retourné à Coudrecieux  où il est décédé en 1817.    

Mais d’autres actes paroissiaux vont faire apparaitre  une nouvelle main d’œuvre immigrée.
Le 5 mai 1785 a lieu le baptême de « Marie Anne, fille de Jean Seigneur et de dame Marianne Paillard ».
Les parents résident à la verrerie. Ils sont originaires de la Brie, près de Provins. Leur acte de mariage de 1777 à Voulton mentionne qu’ils sont issus de familles de paysans aisés.
L’acte de naissance d’un autre enfant en juillet 1786 nous précise que Jean Seigneur  est identifié comme bourgeois. Il  seconde très probablement Bertrand de Chazelle dans la direction de l’affaire.
La famille Seigneur quittera plus tard La Chapelle-Seguin pour sa  région d’origine. On retrouve Jean Seigneur à Provins dans les années 1790. Il y mourra en 1825.   

Le 15 février 1787, a eu lieu la « sépulture d’Antoine Chevet dit Secondin, bucheron d’environ 73 ans décédé d’hier à la verrerie royale ». Sont présents aux obsèques ses fils Claude et Léonard. On peut tout d’abord constater que l’âge de la retraite était mal défini avant la Révolution…
Antoine Chevet était probablement né en 1717 à Saint-Secondin, dans le sud de la Vienne, près de Gençay, d’où son surnom. Cela nous prouve que l’approvisionnement en charbon de bois de la verrerie avait aussi attiré une main-d’œuvre autre que les forestiers locaux.    

Autre acte de sépulture le 22 mars 1787 : « …Jacques Roy, garçon décédé d’hier à la verrerie royale y travaillant en qualité de manœuvre, âgé d’environ 32 ans ». Jacques Roy était originaire par son père de Vernoux-en-Gâtine et de Pougne par sa mère. Cet acte mentionne donc pour la première fois un employé de la verrerie vraiment gâtinais.

Selon l’intendant du Poitou Boula de Nanteuil, l’équivalent actuel de notre préfet de région, cette verrerie est alors « la seule de cette espèce qu’il y ait dans la province… qui occupe environ 40 personnes… ».
Mais cette production bien lancée va brutalement s’arrêter. Durant l’année 1787, sans que nous ayons plus de précision sur la date, la verrerie a été dévastée par un incendie. Cette  catastrophe a totalement englouti la fortune de Bertrand de Chazelle et l’activité ne redémarrera pas. Ruiné, le gentilhomme verrier exercera dans ses vieux jours le métier d’instituteur pour ne pas sombrer dans la misère.
L’arrêt de la production a aussi logiquement entrainé le départ de la main-d’œuvre « immigrée » qui a dû trouver d’autres destinations pour exercer son savoir-faire.
Ainsi prit fin la brève épopée industrielle de la verrerie royale de La Chapelle-Seguin.

Remerciements à Mme Isabelle Gorin et à M. et Mme Jean Fazillaud.

Sources :

  • Création de la verrerie : Affiches du Poitou n°20 du 20 mai 1779 et n°48 du 30 novembre 1780  https://gallica.bnf.fr/
  • Actes paroissiaux mentionnant la famille de Chazelle et le personnel de la verrerie : AD79-86 en ligne La Chapelle Seguin, BMS 1770-anX, vues 81, 82, 85, 90, 93, 105, 121, 122, 126 /243.
  • Mentions de l’abandon de la verrerie après incendie en 1787 : Essai sur l’organisation du travail en Poitou, Prosper Boissonade. 1900, tome 1 p72 et tome 2 p529. https://gallica.bnf.fr/
  • Les informations sur l’état-civil des familles Ruppel, Andreß, Hocquemiller, Matis, Soude, Seigneur, Chevet et Roy sont issues de http://www.geneanet.org
  • Acte de mariage de la famille Seigneur en 1777 à Voulton près de Provins (Seine & Marne) : AD 77 en ligne, BMS Voulton 1771-1785, vue 147/309
  • Article sur la verrerie de Villers Cotterêt au XVIIIème siècle, https://www.histoireaisne.fr

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